Les responsables d’étage en résidences en grève

Le syndicat des responsables d’étage a annoncé une grève en vue d’une négociation de convention collective.

Myriam Bourry-Shalabi | Le Délit

Dans l’après-midi ensoleillé du 17 mars dernier, sur le haut des marches du vestibule du bâtiment des arts McCall-MacBain, une crieuse de rue a annoncé le début d’une grève en sonnant sa clochette : « Après plus de deux ans d’offres répugnantes et de tactiques de négociation vexatoires de la part de leur employeur, les responsables d’étage de l’Université McGill sont officiellement en grève ! », a‑t-elle déclamé.

Les responsables d’étage, ou floor fellows, sont des étudiant·e·s d’années supérieures qui vivent en résidence étudiante pour veiller au bien-être et à la santé des nouveaux·lles étudiant·e·s. Selon le Syndicat des employé·e·s occasionnel·le·s de l’Université McGill (SÉOUM), le soutien des responsables d’étage est « essentiel » pour les 3 000 étudiant·e·s de première année logé·e·s dans les neuf résidences de McGill. Les responsables d’étage promeuvent l’esprit de communauté au sein des résidences en organisant des activités de groupe et interviennent aussi en cas d’urgence. Il·elle·s doivent donc souvent être de garde, c’est-à-dire qu’il·elle·s doivent rester dans les résidences en étant sobres et disponibles pour réagir à toute éventualité. Enfin, selon leur liste de responsabilités, il·elle·s doivent aussi compléter « toutes les tâches assignées par leur superviseur·e, le·a Responsable de vie en résidence » (Resident Life Manager, RLM). En échange, ces responsables sont logé·e·s et nourri·e·s gratuitement au sein des résidences et touchent un salaire de 13,50$ l’heure.

« C’est un cauchemar capitaliste et à un moment donné, il faut savoir choisir entre l’argent et notre bien-être »

Christian Tonnesen, responsable d’étage

En théorie, les responsables d’étage devraient profiter du meilleur des deux mondes. Pour certain·e·s, la réalité est tout autre. Selon Christian Tonnesen, représentant d’étage et vice-président du SÉOUM, « la notion que les responsables d’étage ont une bonne planque n’est qu’un mensonge ». 

Tout est affaire d’argent 

En juillet 2020, la convention collective entre l’Université McGill et le SÉOUM s’est échue. Depuis près de deux ans maintenant, le Syndicat négocie avec l’Université pour obtenir des avantages supplémentaires. La première demande du SÉOUM est une augmentation du salaire. Les responsables d’étage sont rémunéré·e·s au salaire minimum, soit 13,50$ par heure pour 13 heures de travail prévues pour la semaine. Selon Christian Tonnesen, le temps travaillé dépasse souvent ce chiffre. De plus, explique-t-il, le salaire d’un·e responsable est réduit par plusieurs impôts : une déduction hebdomadaire sous le Code du travail du Québec et une imposition fiscale sur le loyer de leur chambre. 

Par exemple, dans une fiche de paie montrée par Christian Tonnesen du 22 janvier au 3 février dernier, son salaire brut était d’environ 450$ par mois, mais avec la différence des impôts (environ 356$) et les déductions (94,50$), le salaire net est de 0$. Parfois, les employé·e·s doivent de l’argent à l’Université et se retrouvent endetté·e·s en raison d’une rémunération inadéquate. « Ce sont des déductions sans paiement », affirme Christian Tonnesen.

Pour subvenir à leurs besoins, plusieurs responsables occupent d’autres emplois en parallèle. Christian Tonnesen, par exemple, jongle avec quatre emplois : v.-p. du SÉOUM, responsable d’étage à la résidence étudiante de la Citadelle et assistant de recherche pour deux professeur·e·s à McGill. Cependant, son salaire d’assistant de recherche est automatiquement utilisé pour payer sa dette envers l’Université. « C’est un cauchemar capitaliste et à un moment donné, il faut savoir choisir entre l’argent et notre bien-être », explique Christian. 

Les plans alimentaires (meal plans), obligatoires pour les résident·e·s, sont offerts gratuitement aux responsables d’étage comme avantage additionnel. Les plans de repas sont divisés en deux types : le plan obligatoire oblige les étudiant·e·s et responsables à manger à la résidence tandis que le plan flexible (flex) permet de manger à l’extérieur dans plus de 20 emplacements, tel Starbucks. Cependant, les responsables sont obligé·e·s de choisir le plan alimentaire obligatoire. Présentement, ce plan est de 4 500$ pour les responsables contre 5 475$ pour les autres étudiant·e·s. Cette différence s’explique par le fait que les plans alimentaires des responsables d’étage ne sont pas ajustés à l’inflation, contrairement à ceux des étudiant·e·s. Selon Christian Tonnesen, le montant de 4 500$ « ne permet même pas 12 repas par semaine et à peine deux repas par jour ». Le Syndicat demande donc une augmentation des frais des plans de repas pour sa convention collective.

 « Nous espérons que nous parviendrons rapidement à un accord fructueux »

La relationniste Frédérique Mazerolle

La dernière demande concerne la paye rétroactive, c’est-à-dire une somme versée à titre de rajustement du salaire lorsqu’une convention collective arrive à son terme. En novembre dernier, l’Université a augmenté l’offre salariale de 13,50$ à 13,64$. Mais la semaine dernière, McGill est revenue sur sa décision en raison de la hausse du salaire minimum qui aura lieu le 1er mai 2022 au Québec. 

Les raisons non monétaires

En 2019, McGill a adopté une politique de tolérance zéro quant à l’utilisation de substances illicites dans les résidences. Tout responsable d’étage doit signaler toute possession de drogues ou paraphilie de drogues (comme une pipe à eau ou des aiguilles). « C’est passé de “Tu peux pas fumer dans ta chambre” à la Prohibition : “C’est un bong ? Je te dénonce !”», explique Christian Tonnesen.

Le SÉOUM a demandé à l’Université de s’engager activement dans la réduction des méfaits des drogues, une méthode selon laquelle « l’utilisation des substances est accueillie avec compassion et soutien plutôt que jugement et punition », lit-on dans une pétition du SÉOUM. La réduction des méfaits est une approche d’intervention des drogues qui vise à atténuer les effets négatifs de la consommation et non la réduction de la consommation en soi. L’atténuation des effets néfastes se fait à travers l’encadrement de la consommation des personnes en situation de dépendance. On leur offre par exemple du matériel stérilisé et à usage unique pour la consommation, on les réfère vers d’autres ressources médicales ou sociales ou on leur propose même un accompagnement psychosocial. 

Après des négociations de plusieurs mois, « les deux parties [le SÉOUM et McGill, ndlr] sont parvenues à un accord sur tous les éléments non monétaires de la convention collective », a affirmé la relationniste Frédérique Mazerolle dans un courriel envoyé au Délit.  

Au final, le Service de logement étudiant et d’hôtellerie (Student Housing and Hospitality Services, SHHS) a refusé d’inclure la pratique de la réduction des méfaits dans la nouvelle convention collective. Cependant, Christian Tonnesen pense que « les responsables d’étage peuvent exercer la méthode de réduction des méfaits comme ils le veulent, même si ça ne figure pas dans la convention collective ». 

En grève 

Le 7 mars dernier, 84% des membres du SÉOUM ont voté en faveur d’une grève qui a débuté le 17 mars dernier au parc Jeanne-Mance. Une discussion est prévue entre le SÉOUM et l’Université le 24 mars prochain. « Nous [McGill, ndlr] espérons que nous parviendrons rapidement à un accord fructueux », a expliqué la relationniste Frédérique Mazerolle.


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