Aversion humaine

Serge Denoncourt s’attaque au grand classique d’August Strindberg.

François Laplante Delagrave

Présentée jusqu’au 16 avril au Théâtre du Rideau Vert, Mademoiselle Julie, mise en scène par Serge Denoncourt, reprend l’un des plus grands textes du dramaturge August Strindberg. Mettant de l’avant les talents d’interprétation de Magalie Lépine-Blondeau (Mademoiselle Julie), David Boutin (Jean), et Kim Despatis (Kristin), l’œuvre traite d’une histoire d’amour débordante d’hypocrisie hystérique. Dans une cuisine, lors des festivités nocturnes de la Saint-Jean, une femme bourgeoise et son valet délaissent les convenances sociales et succombent à leurs désirs sexuels le temps d’une nuit. Après plus de deux ans d’attente en raison de la pandémie, c’est avec brio que le metteur en scène Serge Denoncourt participe, aux côtés de bien d’autres, à la réouverture complète du milieu de la scène à Montréal.

Une intensité sans égale

Une pièce instrumentale plonge la salle de spectacle dans une atmosphère musicale retentissante, annonçant les couleurs de la pièce : une intense dramaturgie sera bel et bien au rendez-vous. Le rideau se lève sur un décor simple aux airs campagnards. En dressant un tableau de fond neutre, la scénographie contribue ainsi à mettre en valeur le jeu d’acteur se déroulant sur scène. Une telle simplicité du décor semble aussi soutenir l’intensité de l’intrigue tout en encourageant l’auditoire à porter son attention sur la lutte constante des personnages contre leur soif de désirs érotiques. Motivé·e·s d’une part par l’appel du sexe, et d’une autre part par celle du pouvoir, Julie et Jean se soumettent à une multitude de fourberies afin d’obtenir ce qu’il·elle désirent : une relation d’un soir qui dépasse ce que leur permet leur rang social respectif. Leurs motivations, par moment presque contradictoires, sont d’autant plus soulignées à travers l’intensité des dialogues et la tension émotionnelle et physique entre les personnages. En ne comportant aucun entracte, aucun changement de décors et de costumes, Mademoiselle Julie maintient une temporalité et une scénographie constantes tout au long de la pièce. Cette continuité permet ainsi de mettre en scène la passion saillante de l’œuvre originale d’August Strindberg et d’accentuer l’intensité de l’histoire dramatique et du jeu de rôles. De ce fait, le public est confronté à l’intensité séductrice, voire hystérique que Julie et Jean éprouvent l’un envers l’autre. L’absence de rupture de temporalité et d’emplacement évoque un excellent exemple de la dramaturgie classique, caractérisée par la continuité des trois règles d’unités dramatiques (unités de temps, de lieu, et d’action). Une telle structure englobe la pièce d’un sentiment de claustrophobie, mettant en valeur l’œuvre tragique une fois de plus.

La nature des désirs

Offrant un dialogue teinté de désir et de luxure, Julie et Jean nous font part d’une histoire d’amour tragique. Les deux amant·e·s se chassent tour à tour, assoiffé·e·s de désirs érotiques suscités par leur proximité de leurs corps. Soulignant les tensions sexuelles entre les deux personnages, la pièce semble encourager une réflexion sur la nature des pulsions charnelles humaines. Semblant prendre plaisir tout·e deux à cette poursuite sexuelle, le valet et sa maîtresse finissent par se perdre dans la complexité de leurs envies personnelles ; Julie, femme bourgeoise, désire une relation plus intime qu’une simple aventure d’un soir. Jean, de son côté, offre une violente prestation d’admiration et de soif de pouvoir lorsqu’il avoue désirer le corps de Madame tout autant que son rang social. Le discours tenu par ces deux personnages évoque une relation insolite, où il·elle s’échangent les rôles de dominant·e et dominé·e. À la fois bon·ne·s et mauvais·e·s, le valet et la dame incarnent ainsi la nature humaine elle-même, comme quoi rien n’est fondamentalement noir ou blanc.

Mademoiselle Julie de Denoncourt présente une magnifique adaptation du chef‑d’œuvre classique de Strinberg. Envoûtant le public dans une histoire d’amour tragique et passionnelle, le travail offert par l’équipe de la pièce reflète un discours tout autant pertinent de nos jours. On ne peut plus captivante, l’interprétation magistrale de Julie par Magalie Lépine-Blondeau nous laisse sur un magnifique exemple de la contradiction profonde des désirs humains.

Erratum : Dans la version initiale de cet article, il était écrit que le rôle de Kristin était interprété par Louise Cardinal. Or, bien que Louise Cardinal dût originalement jouer le rôle en 2020, la comédienne n’a pas été en mesure de reprendre son rôle en 2022 et Kim Despatis est l’interprète actuelle de Kristin.


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