« Rien n’est réel que je ne l’écrive »

Portrait de Virginia Woolf, icône de la lutte pour l’égalité des sexes.

Laura Tobon | Le Délit

Virginia Woolf est l’une des figures féministes les plus importantes de l’histoire. Élevée dans une famille cultivée de la société victorienne, elle connaît dès le plus jeune âge l’exclusion des femmes dans la société lorsque son père, diplômé de l’Université de Cambridge, ne lui offre pas l’entrée dans cette prestigieuse école. Il lui laisse cependant un accès illimité à la bibliothèque familiale, où elle passe beaucoup de temps à lire et à développer son talent pour les lettres. Son œuvre ne se fixera sur aucun genre : elle écrira des essais, des romans, des nouvelles et du théâtre.

En 1929, l’écrivaine publie son premier essai que l’on dirait féministe, Une Chambre à soi. Récemment retraduit par Une pièce à soi (ce nouveau titre permet de transcender l’assimilation traditionnelle des femmes à la sphère domestique), l’ouvrage relate une enquête semi-fictive teintée d’ironie où la narratrice arpente les bibliothèques à la recherche de livres consacrés aux femmes. Si elle trouve que beaucoup de livres sont dédiés aux femmes, quasiment tous sont écrits par des hommes. La narratrice s’interroge alors : pourquoi n’y a‑t-il pas davantage de femmes écrivaines ? Écartant immédiatement le point de vue essentialiste, qui supposerait une différence naturelle entre les qualités d’écriture des hommes et celles des femmes, Woolf apporte une réponse matérialiste à la question : les racines de l’oppression des femmes se trouvent dans leurs conditions économiques subalternes. Selon l’autrice, une femme qui écrit a besoin d’un lieu où se retrouver seule et d’une quantité suffisante d’argent pour s’assurer une certaine autonomie. Or, au début du 20e siècle, très peu de femmes britanniques disposent de ces deux éléments indispensables – par exemple, ce n’est qu’en 1965 qu’elles obtiennent le droit de posséder un compte bancaire.

« Une femme qui écrit a besoin d’un lieu où se retrouver seule et d’une quantité suffisante d’argent pour s’assurer une certaine autonomie »

Au début du 20e siècle, sous l’ère édouardienne, le puritanisme victorien se dissipe : les femmes ont davantage accès à l’emploi et sont plus actives. Les femmes qui écrivent commencent à montrer qu’elles peuvent gagner leur vie. Pour Woolf, la femme moderne qui souhaite s’émanciper ne devrait pas continuer à écrire avec la rigidité d’une autrice du passé. Au contraire, rompre avec la tradition d’un monde littéraire dominé par les hommes nécessite de briser les phrases un peu trop agréables, rassurantes ou poétiques.

Puisque son œuvre n’est pas toujours facile à lire, Woolf a besoin de lecteurs et lectrices suffisamment motivées. L’écrivaine tient plusieurs conférences dans des usines afin de rencontrer les ouvrières et de les convaincre qu’il est indispensable d’étudier et de lire. Woolf assume le fait qu’il relève de son intérêt personnel en tant qu’autrice que tout le monde sache lire et écrire mais, par-dessus tout, elle est certaine que la démocratie exige que le peuple soit éduqué. C’est d’ailleurs une des convictions du Bloomsbury Group, cercle composé d’écrivains, d’intellectuels, de philosophes et de peintres que Virginia Woolf fonde avec sa sœur Vanessa Bell et son frère Thoby Stephen. Se retrouvant au cœur de l’effervescence intellectuelle de l’époque, le Bloomsbury Group prône la liberté de parole, le non-conformisme, la critique du pouvoir établi et l’égalité entre les femmes et les hommes. Dans le recueil d’articles Les livres tiennent tout seuls sur leurs pieds, Woolf montre, à travers un chapitre intitulé « L’artiste et la politique », la nécessité pour les artistes de prendre des positions politiques. Selon elle, l’art n’existe pas en dehors de la politique car l’artiste fait partie de la société.

« La femme moderne qui souhaite s’émanciper ne devrait pas continuer à écrire avec la rigidité d’une autrice du passé »

Woolf croit à l’efficacité des mots. À la manière du psychiatre et psychanalyste Jacques Lacan pour qui « un fait n’existe que d’être dit », l’écrivaine confie dans le journal intime qu’elle tient depuis l’âge de 15 ans : « Je suis faite de telle sorte que rien n’est réel que je ne l’écrive ». Woolf emploie le « courant de conscience », une technique d’écriture qui vise à retranscrire sans interruption le processus de la pensée. Elle couche sur le papier ses impressions, ses sentiments et ses sensations pour leur donner une réalité, et surtout pour que celle-ci lui soit plus douce et supportable. C’est notamment à travers l’écriture de son roman La Promenade au phare (1927) qu’elle parvient à apaiser la douleur du deuil de sa mère.

→ Voir aussi : Le délire de la biographie

L’œuvre de Woolf s’inscrit dans la littérature féministe comme une œuvre visionnaire et intemporelle. À chaque grande vague féministe, Woolf se retrouve à nouveau sous le feu des projecteurs. Dans Une Pièce à soi, par exemple, l’écrivaine fait preuve d’une très grande audace vis-à-vis des hommes. Elle y illustre la vanité de certains d’entre eux à travers le récit d’un homme expliquant à une femme le livre dont elle est elle-même l’autrice – une attitude aujourd’hui connue sous le nom de mecsplication (ou mansplaining) et souvent dénoncée par les féministes. 

Woolf est résolument en avance sur son temps. Ses textes ainsi que sa biographie témoignent de la difficulté qu’elle éprouve à vivre en harmonie avec son époque. Elle met fin à ses jours en 1941, alors qu’elle est tiraillée à la fois par la crainte d’un retour de sa maladie mentale et par les raids aériens de l’armée allemande qui survolent l’Angleterre et hantent son esprit. Aujourd’hui, la personnalité complexe de Woolf reste un objet de fascination, comme en témoigne le nombre incalculable de romans, de pièces de théâtre et de films qui mettent en scène sa vie.


Dans la même édition