Contribution santé pour les non-vaccinés

Nous n’aurions jamais dû aller là.

Yigu Zhou | Le Délit

Le variant Omicron, en provenance de l’Afrique du Sud, a pris le Canada ainsi que le reste du monde par surprise. L’automne dernier, plusieurs provinces canadiennes planifiaient lever l’état d’urgence sanitaire et la majorité des restrictions pour le début 2022, mais ces plans ont dû être révisés en raison de la forte transmissibilité du nouveau variant et de son évasion immunitaire (la capacité du virus à échapper à l’immunité acquise par infection naturelle aux variants précédents ou par vaccination). Le plan de lever l’état d’urgence sanitaire est non seulement tombé à l’eau, mais la fermeture forcée des restaurants, le couvre-feu, ainsi que d’autres restrictions que l’on pensait loin dernière ont fait une réapparition soudaine dans nos vies. En se basant sur la courbe des cas en Afrique du Sud, on pouvait s’attendre à quelques dures semaines durant lesquelles les taux de contamination seraient à des niveaux jamais observés. Heureusement, cette vague s’annonçait aussi moins longue et moins meurtrière que les précédentes. Cependant, la prudence était tout de même de mise. 

Annonce surprise

Deux semaines après avoir annoncé la fermeture du Québec et à une semaine du pic des hospitalisations, le gouvernement Legault annonçait travailler sur une « contribution santé » –  en termes plus crus, une taxe – à refiler à tous les adultes québécois refusant la vaccination sans raison valable. Cette taxe, qu’on prévoyait être d’un montant « significatif », a été annoncée après que le premier ministre Legault ait senti la grogne de la population vaccinée liée au fait de se retrouver dans le même bateau, en termes de liberté, que la population non vaccinée. La fameuse statistique a d’ailleurs été martelée haut et fort : 50% des lits aux soins intensifs (75 des 150 lits occupés au moment de cette annonce) réservés aux individus ayant attrapés la COVID étaient occupés par des personnes non-vaccinées. Le projet de loi de « taxe vaccinale » a toutefois été abandonné par la CAQ le 1er février, avant même qu’il ne soit débattu à l’Assemblée nationale. 

Prendre un pas de recul

L’annonce a pris de court de nombreuses personnes : non seulement cette « mesure d’urgence » semblait soulever certains problèmes éthiques d’envergure, mais elle semblait aussi, lorsqu’on y réfléchissait bien, être disproportionnellement radicale à ce point-ci de la pandémie. Il est difficile de se rappeler, dans le climat social des derniers mois où a régné la grogne et la malheureuse division, que le réel objectif des mesures sanitaires est d’assurer le bon fonctionnement de notre système de santé publique face à l’imprévisibilité du virus.

« Non seulement cette “mesure d’urgence” semblait soulever certains problèmes éthiques d’envergure, mais elle semblait aussi, lorsqu’on y réfléchissait bien, être disproportionnellement drastique à ce point-ci de la pandémie »

La vaccination est certes un outil utile pour prévenir les hospitalisations. Comme le démontre une étude à grande échelle menée dans les États de la Californie et de New York, un individu ayant été exposé au virus de façon naturelle ou ayant été vacciné avait significativement moins de chance de se retrouver à l’hôpital pendant la vague du variant Delta. Il n’en demeure pas moins que la vaccination est un moyen et non une fin en soi : adopter des politiques punitives, qui ne risquent que d’accentuer la division et la polarisation sociale, dans le seul et unique but d’augmenter le taux de vaccination de quelques faibles pourcentages dans plusieurs semaines n’aurait définitivement pas été la meilleure façon d’assurer le bon fonctionnement de nos hôpitaux alors que nous sommes en voie de sortir de cette vague. En effet, en regardant (en début 2022) la courbe nettement décroissante des hospitalisations aux soins intensifs de pays comme la Grande-Bretagne – qui a été frappée quelques semaines avant la majorité des pays de l’Ouest –, il était possible de constater que le pire était déjà probablement derrière nous. En considérant d’ailleurs l’immunité naturelle largement acquise lors des dernières semaines ainsi que la moindre virulence d’Omicron (qui ne risque pas de se faire supplanter par un variant plus virulent d’ici bientôt) par rapport aux variants précédents, on pouvait même espérer que cette vague nous rapproche davantage de la phase endémique de ce coronavirus. Pas question de baisser les bras et d’abandonner tout effort, mais il faut se rappeler qu’une mesure d’urgence doit rester proportionnelle à ladite urgence.

Pendant que des pays avec des taux de vaccination similaires à ceux du Canada tels que la Grande-Bretagne et l’Espagne assouplissent leurs mesures et envisagent la possibilité de considérer les prochaines vagues comme de simples vagues de grippe, une question doit tout de même se poser. La « contribution santé » qui, concrètement, n’aurait fort probablement pas porté fruit dans les semaines après son annonce – considérant les quelques semaines nécessaires avant d’atteindre un hypothétique ultimatum pour les citoyens non vaccinés et les deux semaines essentielles pour développer une immunité après leur vaccination – pouvait-elle se justifier d’un point de vue de santé publique, étant donné ses défaillances éthiques ainsi que la situation épidémiologique à venir ? Cette politique ressemblait bien plus à une manœuvre politique d’un gouvernement en année électorale – qui s’est à maintes reprises fait accuser de ne pas en avoir fait assez, notamment avec les CHSLD lors de la première vague – qu’à une réelle mesure scientifique de santé publique.

Alternatives pour s’attaquer au problème

Tel que mentionné, l’optimisme qu’on peut ressentir face au déclin progressif de ce nouveau variant Omicron n’est pas une raison de baisser sa garde. Par principe de précaution, des efforts afin de stabiliser notre réseau de santé publique sont tout de même de mise pour les mois à venir. Cependant, des actions beaucoup plus sensées auraient pu être envisagées afin d’atteindre ce but.

Le vaccin Novavax, qui utilise une technologie plus traditionnelle et qui semble présenter moins d’effets secondaires graves et rares que les vaccins à ARN messager, est approuvé depuis quelques semaines dans plusieurs pays de l’Ouest comme l’Australie. Un sondage effectué en Allemagne auprès des citoyens non-vaccinés suggère que 31% d’entre eux seraient enclins à prendre un vaccin de type plus « traditionnel » dès la semaine où ce dernier deviendrait disponible, alors que 43% seraient enclins à le prendre dans les six mois à venir. S’il avait été approuvé au Canada dans les environs du 20 décembre, à la même date que pour l’Union européenne, il aurait fort probablement permis d’augmenter les taux de vaccination à un plus haut niveau que l’aurait fait la « contribution santé », et ce, à un coût social bien moindre. Considérant que le vaccin Novavax a été soumis auprès de Santé Canada en même temps qu’auprès de l’Agence européenne des médicaments, il est difficile de justifier pourquoi ce vaccin n’est toujours pas disponible dans notre pays.

«[La contribution santé pour les non-vaccinés] ressemblait bien plus à une manœuvre politique d’un gouvernement en année électorale – qui s’est à maintes reprises fait accuser de ne pas en avoir fait assez, notamment avec les CSHLS lors de la première vague – qu’à une réelle mesure scientifique de santé publique »

Au cours des deux dernières années, l’optimisation du système immunitaire par consommation de suppléments tels que la vitamine D s’est malheureusement fait ridiculiser dans les médias. Évidemment ces suppléments ne sont pas une panacée, mais ils comportent néanmoins un potentiel intéressant : ils pourraient à tout le moins réduire les hospitalisations s’ils étaient pris en quantité appropriée à grande échelle. En effet, une étude réalisée dans un hôpital israélien par une équipe de chercheurs universitaires a démontré que les patients qui développent des formes sévères de la COVID-19 présentent en moyenne une déficience en vitamine D alors que les patients non déficients développent en moyenne des formes moins sévères de la maladie. En période hivernale où l’ensoleillement, une de nos principales sources de vitamine D, se fait rare, s’assurer que sa population maintient de bons niveaux de vitamine D pourrait sûrement aider à prévenir certaines hospitalisations, encore une fois, à un plus faible coût social que la « contribution santé ».

Effectivement, imposer une taxe à tout individu qui refuse de se faire vacciner aurait été une mesure sans précédent. Cela aurait envoyé un message au peuple québécois que le chamboulement créé par la vague Omicron est entièrement la faute du 10% non vacciné. Évidemment, on aurait fait face à moins d’hospitalisations liées à la COVID si 100% de la population avait accepté de se faire vacciner. Cependant, lorsqu’on se compare avec notre voisin l’Ontario, qui a été en mesure de reprendre les chirurgies non essentielles le 31 janvier (le Québec tarde toujours à baisser son niveau de délestage) malgré un plus grand nombre d’hospitalisations aux soins intensifs per capita qu’au Québec en date du 27 janvier (33,0 par million d’habitants en Ontario contre 27,1 par million d’habitants au Québec), des questions doivent se poser sur la fragilité de notre réseau publique comme cause du problème. Il est à noter que l’Ontario n’a jamais songé à imposer une telle « contribution santé » à sa population.

« Pour un cégépien vivant de chèque en chèque, le montant de100 dollars représente son budget d’épicerie des dix prochains jours, tandis que pour un millionnaire québécois, 800 dollars, c’est de l’argent de poche »

Avec un montant planifié entre 100 et 800 dollars selon le revenu, la taxe n’aurait pas eu le même impact financier sur tous les ménages. Pour un cégépien vivant de chèque en chèque, le montant de 100 dollars représente son budget d’épicerie des dix prochains jours, tandis que pour un millionnaire québécois, 800 dollars, c’est de l’argent de poche. Cependant, en ce qui concerne la contribution santé, la plus grande problématique sociale aurait été liée à l’augmentation de la polarisation ainsi qu’à la division engendrées par cette manœuvre politique. Comme l’a affirmé la Dre Mélissa Généreux à l’émission « Tout un matin » le 27 janvier dernier sur les ondes de Radio-Canada, le discours du « 90/10 » mis de l’avant par le gouvernement ces dernières semaines encourage la formation de deux clans et n’aide en rien à un rétablissement collectif ou à une cohésion sociale qui seront bien importants lorsque le Québec fera face à d’autres problèmes nécessitant une réponse collective au-delà de la pandémie. 

En effet, continuer à scinder le Québec en deux clans risque d’avoir des répercussions négatives à long terme. En constatant la polarisation politique chez nos voisins du sud – où 15 milliards de dollars ont été jetés à l’eau à la suite suite de l’approbation, le début de la construction, puis l’annulation du pipeline Keystone, tout cela en l’espace de deux élections opposant deux partis politiques situés à des années lumières idéologiques l’un de l’autre – nous réalisons qu’une société divisée n’arrive pas à accomplir grand-chose.

Il demeure important de suivre les consignes de la Santé publique et de garder son sang-froid. Toutefois, il est également important que le gouvernement ne mêle pas politique et science : en pleine gestion de crise, se tourner vers de telles stratégies politiques est un excellent moyen de perdre la précieuse confiance de son peuple.


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