Vacances à la mère

Poupée volée, un premier film réussi pour Maggie Gyllenhaal. 

Alexandre Gontier | Le Délit

Poupée volée (The Lost Daughter), premier film réalisé par Maggie Gyllenhaal, est une adaptation libre du roman éponyme d’Elena Ferrante qui met en vedette Olivia Colman dans le rôle de Leda, une professeure de littérature comparée en vacances sur une île grecque fictive nommée Kyopeli. Sur l’île, la protagoniste rencontre Nina (Dakota Johnson), une jeune mère épuisée qui rappelle à Leda son propre passé, lorsque ses deux filles étaient petites. Un geste déroutant lance l’intrigue : Leda subtilise la poupée de la fille de Nina.

Complexifier les mères

Enrichis par les performances précises de Colman et Johnson, les nombreux non-dits et intrigues irrésolues dans le scénario rappellent la nature complexe de la mère et évoquent ainsi l’impossibilité de représenter une figure maternelle complète dans une œuvre artistique. En offrant un portrait très nuancé de Leda et Nina, le film rejette les archétypes de « bonne » et de « mauvaise » mère. Leda et Nina naviguent plutôt dans les paradoxes insolubles de leurs désirs, incertitudes et responsabilités et refusent de se conformer à l’idéalisme statique et réducteur du rôle unidimensionnel attribué à la mère en tant que catégorie sociale.

« En offrant un portrait très nuancé de Leda et Nina, le film rejette les archétypes de “bonne” et de “mauvaise” mère »

Vacillations et temporalités 

Tout au long du film, la caméra vacille selon une intensité variable, ce qui agrémente l’instabilité des intentions, humeurs et comportements des différents personnages. Cette mobilité peut aussi rappeler l’extension du mouvement des vagues et des marées de la plage de Kyopeli, qui s’inscrit par ailleurs dans tous les plans du film. De plus, l’instabilité de la caméra rapproche l’auditoire de Leda : lorsque cette dernière plonge dans ses souvenirs les plus intenses ou lorsqu’elle est prise de vertiges, la vacillation de la caméra s’intensifie et évoque la puissance des maux qui ne se perçoivent pas d’un point de vue externe, mais qui demeurent bien réels pour Leda.

Poupée volée est aussi agrémenté d’un montage sonore qui lie les différentes distances temporelles de l’intrigue – le film présente notamment des retours en arrière à travers les souvenirs de Leda – à l’aide de l’entremêlement des paroles d’une Leda plus jeune (Jessie Buckley) et des images présentant la Leda du temps présent. En effet, lors des allers-retours temporels, les paroles de la jeune Leda et les sons qui l’entourent sont à maintes fois superposés aux scènes filmant Leda plus âgée à Kyopeli, évoquant ainsi les effets vifs du passé sur la femme qu’elle est devenue.

« La vacillation de la caméra s’intensifie et évoque la puissance des maux qui ne se perçoivent pas d’un point de vue externe, mais qui demeurent bien réels pour Leda »

Somme toute, Poupée volée est un long métrage bien ficelé qui mérite d’être visionné pour sa qualité scénaristique et la nuance avec laquelle il représente la figure maternelle. Peu d’éléments sont résolus, mais le tout est judicieusement pensé afin de présenter avec brio la complexité et l’aspect fluctuant de toute vie.

Poupée volée est présentement disponible sur Netflix.


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