Embrasser les êtres chers

La nouvelle pièce de Michel Marc Bouchard au Théâtre du Nouveau Monde.

Alexandre Gontier | Le Délit

« Je dois faire une véritable œuvre de réconciliation » : c’est à l’aune de cette mission que Michel Marc Bouchard rédige Embrasse. Dans un échange avec la metteuse en scène de la pièce, Eda Holmes, le dramaturge insiste sur l’impact des deux dernières années sur son écriture. Le théâtre est un microcosme pour se représenter l’humanité ; dans Embrasse, il nous amène au-delà du confort du non-dit qui nous arrête au quotidien.

L’acmé dès l’exposition

Le rideau se lève sur une scène onirique et marmoréenne, l’éclairage est froid et vaporeux. Les lumières plantent un décor froid, sérieux. Le personnage d’Hugo (incarné par Théodore Pellerin) est seul sur scène et soliloque sur un drame antérieur à l’exposition. Sa mère, Béatrice, jouée par Anne-Marie Cadieux, et Madame Maryse, incarnée par Alice Pascual, sont les protagonistes du drame. Elles nous l’expliquent dans une analepse brillante : elles interviennent tour à tour, la lumière s’éteint sur celle qui finit de parler et sur sa portion de la scène. Elle reste immobile et en silence lorsque l’autre comédienne livre sa version des faits. Ainsi, le procédé de retour en arrière est livré avec précision dans une atmosphère clinique. Le nœud dramatique semble être déjà serré, dès l’exposition. L’intensité est bien maintenue même en alternant entre les registres comique, pathétique et même tragique. 

Enlacer les histoires pour que l’on s’y démêle

Le dramaturge donne à chaque personnage ses moments d’éclat, hautement contrastés. Il est le plus convaincant dans les scènes comiques. Par exemple, Anne-Marie Cadieux, qui joue Béatrice, représente les stéréotypes campagnards et les tourne en dérision en même temps. Le personnage du sergent Régis (attribué à Anglesh Major) a une fonction proche de celle de Madame Maryse : tous·tes deux permettent à l’intrigue de maintenir une certaine vraisemblance, il·elle·s sont deux adjuvant·e·s, le plus souvent sur scène pour nous rappeler l’intrigue principale. Le policier est joué par un comédien noir, et ce choix pourrait donner à l’auditoire un premier indice de l’œuvre. Régis incarne les institutions policière et judiciaire, il peut être compris comme une allégorie de deux systèmes qui se contredisent, particulièrement dans notre société, surtout à l’égard des minorités. Le jeu d’Anglesh Major, comme celui d’Alice Pascual, est rafraîchissant et léger, mais leurs envolées lyriques sont regrettables et peu convaincantes. 

Ainsi, on sent la volonté de Michel Marc Bouchard de proposer une pièce contemporaine. En effet, violence domestique, homophobie et racisme sont des tares que Michel Marc Bouchard développe, sans surprise. Toutefois, on éprouve des réserves lorsque le dramaturge représente des gestes d’automutilation. La scène semble être écrite à la fois avec pudeur et intensité ; la contradiction maladroite rend la scène peu appréciable. 

La grandiloquence : baiser empoisonné

Souvent dans la pièce, le personnage d’Yves Saint-Laurent (joué par Yves Jacques) apparaît à Hugo, comme un guide imaginaire. Le jeune homme aspire à une carrière de la même ampleur que son idole. L’interaction entre les deux personnages est appuyée, les mots se veulent à plusieurs moments poétiques mais deviennent emphatiques et lourdement solennels. Bien qu’Yves Jacques maîtrise son rôle, le personnage est exagéré et rend mal à l’aise. Même après une dernière réplique lamentable « Je suis fier de toi », on sort de la pièce satisfait·e, même séduit·e. On sent que le cadre pandémique a profondément marqué Embrasse. On assiste en demi-teinte à un procès de notre société dans lequel on est invité·e à se juger soi-même et à faire face aux conséquences de l’impulsivité.


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