Entre transparence et opacité

Du nécessaire rôle du secret dans le politique.

Alexandre Gontier | Le Délit

Quelle est la part du secret dans le politique ? Cette question se manifeste de manière cyclique à la surface de la conscience collective chaque fois qu’une information classifiée ou simplement à l’abri du regard du public perce le voile de la complexité du monde globalisé, opaque et a priori impénétrable. Qu’il s’agisse de la dernière fuite massive de documents au nom à saveur tropicale révélant les habitudes fiscales répréhensibles des riches et des puissants, des scandales de corruption et de fraude comme celui de SNC-Lavalin qui conduisent à une remise en question de l’État de droit ou encore du simple fait que le premier ministre canadien Justin Trudeau ait séjourné à l’occasion de ses vacances sur l’île privée des Bahamas du milliardaire et leader religieux connu sous le nom de l’Aga Khan, ces types d’événements en viennent tous à miner, à divers degré, la confiance du public envers les États et les institutions internationales. Lorsqu’une information dissimulée par les individus au pouvoir percole jusqu’aux oreilles des citoyen·ne·s et électeur·rice·s, l’attention médiatique se tourne vers la transparence de l’État. Certain·e·s se demandent quelle est la part du secret dans le politique, quelles informations leur sont volontairement cachées.

Ce questionnement relève du secret politique. Celui-ci s’inscrit dans les intérêts temporaires et personnels des décideur·se·s politiques et est tout à fait répréhensible. Il ne faut donc pas le confondre avec le secret de l’État, qui s’incarne plutôt dans un espace juridiquement défini, dans lequel nos gouvernements conservent de l’information et établissent des programmes et des pratiques à l’insu du grand public. Ce type de secret est très commun dans les États démocratiques. Il n’a rien de spectaculaire et est très loin des conceptions fantasmagoriques du secret véhiculées par Hollywood. 

« La puissance de l’État moderne administratif résiderait dans le déséquilibre créé entre celui-ci et ses citoyen·ne·s par l’accumulation d’informations et de statistiques qui lui sont exclusives, autrement dit, qui sont secrètes »

Il arrive toutefois que des secrets d’État soient divulgués, suscitant le même débat sur la transparence étatique que la mise au jour de scandales politiques ou fiscaux, par exemple. Ce débat est entre autres ravivé par les Julian Assange, Edward Snowden et Chelsea Manning de ce monde, punis par l’État américain pour avoir divulgué ses secrets – la répression qu’ils·elles subissent nous laissant croire que le secret d’État contemporain se niche dans les technologies de renseignement, dans la surveillance et dans le contrôle des populations.  La pandémie de COVID-19 a exacerbé ce phénomène de focalisation de l’attention du public sur le soi-disant « contrôle gouvernemental », donnant un nouveau souffle aux complotistes de tout acabits qui voient dans les mesures sanitaires tant de stratégies coercitives et liberticides dont ce « ils », fugace et indéfini, bénéficie à leurs dépens. Certes, les complots existent. On en retrouve des traces à travers l’histoire, les plus célèbres de la période contemporaine étant sans doute ceux du Watergate et de l’invention par le gouvernement américain des armes de destructions massives fictives ayant justifié l’invasion de l’Irak par les États-Unis. Il faut toutefois se garder de confondre complot et secret : le premier est moralement répréhensible en ce sens qu’il est synonyme de machination la plupart du temps contraire aux intérêts de la Nation (l’on pourrait le classer dans la catégorie du secret politique définie plus haut) ;  le deuxième constitue plutôt un pilier de la stabilité étatique, certain·e·s allant même jusqu’à le concevoir comme condition de la vie démocratique, malgré le diktat de la transparence présent aujourd’hui.

Le secret, corollaire historique de la Raison d’État

Ce diktat de la transparence est le fruit d’un processus réflexif amorcé durant le siècle des Lumières. Plusieurs philosophes du 18e siècle mettent le secret au pilori, considérant comme suspect tout ce qui est caché ou obscur. Cet idéal de publicité s’explique aisément à l’aide du contexte historique. Le plaidoyer des Lumières s’oppose à l’obscurantisme religieux et monarchique qui gangrène l’Europe de l’époque. Il peut être résumé par l’idée kantienne selon laquelle l’émancipation de l’humain et le progrès résident dans l’exercice public de la raison, de la sphère privée à la sphère politique. Une politique de la raison serait donc une politique de la transparence. Or, cette théorie des Lumières élaborée à l’aune du principe humaniste d’autonomie individuelle et collective – l’individu n’étant autonome que s’il bénéficie d’une publicité et d’une transparence étatiques qui lui permettent d’exercer pleinement sa faculté de raison dans laquelle réside son émancipation – occulte l’argument utilitariste que j’appellerai ici l’argument de la Raison d’État. Celui-ci justifie le rôle du secret dans le politique. 

La Raison d’État est aussi vieille que la tradition politique occidentale et est centrale à la pensée de l’État moderne. Il en est déjà question dans les écrits du philosophe et homme d’État romain Cicéron, mais la notion est véritablement consacrée par Machiavel et ses héritier·ère·s philosophiques. La Raison d’État légitime les entorses et illégalités commises par les États, du haut de leur souveraineté, à l’encontre du droit commun. Il s’agit d’une prérogative parfois liberticide, mais qui a pour but avoué de sauver le bien public, de préserver son intérêt coûte que coûte. La Raison d’État se conçoit également comme la somme des savoirs nécessaires à l’État pour l’augmentation de sa puissance. En ce sens, la puissance de l’État moderne administratif résiderait dans le déséquilibre créé entre celui-ci et ses citoyen·ne·s par l’accumulation d’informations et de statistiques qui lui sont exclusives, autrement dit, qui sont secrètes. 

Georg Simmel, en opposition avec la pensée des Lumières, accorde même au secret une fonction sociale structurante. C’est donc grâce au secret que les États assurent leur pouvoir, mais également le bien-être et la protection de leur citoyen·ne·s, car il permet la Raison d’État. Utilisée judicieusement, une conception contemporaine de la Raison d’État pourrait par exemple s’avérer un outil indispensable dans la lutte aux changements climatiques, sachant que la conscience humaine est constituée de telle sorte que l’individu n’agit pas pour prévenir les menaces lointaines et abstraites.

« Quoiqu’en disent les libertarien·ne·s, l’individu moderne est dépendant de l’État »

Le secret, outil nécessaire au bon fonctionnement de l’État

Loin de moi l’idée de faire l’apologie de l’opacité étatique. J’admets que le secret ne permet d’assurer le bien-être et la protection d’une population que si la conception qu’un État se fait de la Raison d’État sous-tend en elle-même la protection et le bien-être de sa population. Autrement dit, je suis d’avis que l’argument du secret comme outil nécessaire au bon fonctionnement de l’État n’est valide que si l’on part de la prémisse selon laquelle la Raison d’État doit être kantienne (bien que Kant aurait sans doute renié cette idée), en ce sens qu’elle place la raison et la dignité humaine en son centre. Paradoxalement, il s’agit ici non pas d’un argument strictement déontologique, mais bien d’un argument utilitariste dont la prémisse est déontologique. En effet, il suppose que pourvu que le système de valeurs dans lequel s’exerce la Raison d’État soit acceptable, le secret est une bonne chose, puisqu’il assure une certaine efficacité de l’appareil gouvernemental et une plus grande sécurité des citoyen·ne·s. Quoiqu’en disent les libertarien·ne·s, l’individu moderne est dépendant de l’État. La pandémie de COVID-19 nous l’a rappelé. Pour survivre en tant que collectivité, nous devons participer et nous soumettre au régime étatique. Je ne dis pas qu’il faille fermer les yeux et accepter toute mesure gouvernementale sous prétexte que l’État agit toujours dans notre intérêt primordial. Ce raisonnement serait dangereux. Je dis tout simplement qu’il faut reconnaître que le secret joue un rôle parfois très critiquable, mais souvent essentiel dans le politique et dans le bon fonctionnement de nos démocraties occidentales. 

L’un des exemples les plus courants est celui de la sécurité. Les programmes de lutte au terrorisme, par exemple, doivent demeurer entièrement secrets pour maintenir leur efficacité. Il s’agit ici d’un exemple assez précis, mais à plus grande échelle, une publicité totale des affaires de l’État minerait le fonctionnement de nos gouvernements en leur imposant un trop grand fardeau procédural. Vivre dans des société aussi complexes que les nôtres requiert des sacrifices, et, parmi ceux-ci, il y a une certaine abnégation face au secret dans le politique et face à la discrétion que l’on confère à nos décideur·se·s. Cette abnégation implique bien souvent une ignorance du grand public quant aux raisons pour lesquelles telle ou telle décision a été prise, mais permet d’un autre côté une plus grande efficacité de l’appareil gouvernemental. 

Le secret, essentiel à la cohésion sociale

Je me permettrai ici une petite digression pour illustrer mes propos de manière plus englobante. Hormis les secrets d’État, le secret – dans le sens de ce qui n’est pas connu – est aujourd’hui naturellement plus que jamais présent dans nos vies en raison de la complexité des systèmes d’information et de communication, des mécanismes de décisions politiques, des rapports sociaux, de la robotisation, de la technicisation, des échanges commerciaux et des systèmes juridiques internationaux du monde globalisé. Le monde tel que nous le connaissons est devenu si complexe, si étroitement interrelié, que son fonctionnement dépasse l’entendement de chacun·e. Certes, l’on peut en saisir une partie, mais le fonctionnement du système dans sa plus totale globalité demeure inconnu pour tous·tes. Le fait que vous soyez en train de lire ces lignes implique une telle quantité d’informations et de contingences – que ce soit du langage que vous avez appris dans un système d’éducation jusqu’à la chaîne d’approvisionnement des matériaux qui composent ce journal, en passant par la technologie de l’imprimerie – qu’il est impossible de pleinement saisir les raisons pour lesquelles et les moyens par lesquels ces mots se sont retrouvés sur ce papier pour ensuite pénétrer votre conscience. Et pourtant, l’humain survit en société. C’est donc dire que quelque chose fonctionne dans tout cela.  En ce sens, le secret joue un rôle de cohésion sociale.

« Nous comprenons que nous sommes dépendant·e·s d’un monde globalisé, mais son fonctionnement véritable demeure un secret, dépasse notre entendement »

Nous comprenons que nous sommes dépendant·e·s d’un monde globalisé, mais son fonctionnement véritable demeure un secret, dépasse notre entendement. C’est cette incapacité de comprendre qui nous permet de nous concentrer sur ce que nous devons accomplir pour faire tourner la grande roue sociétale. Pour une plus grande efficacité, il faut un certain sacrifice de connaissances. Ce raisonnement s’applique également au politique. Nous n’avons pas besoin de tout savoir, et nous ne pouvons tout savoir. Pour continuer d’avancer de manière efficace, nous nous résignons à une certaine ignorance et nous nous en remettons au secret d’État. Il faut simplement s’assurer de maintenir un juste équilibre entre secret et transparence.


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