L’autre visage d’Adam Smith

La centralité du concept de sympathie dans l’œuvre de l’économiste.

Marco-Antonio Hauwert Rueda | Le Délit

Cet article a originellement été publié le 26 janvier 2021.

Lorsque l’on pense à Adam Smith, père de la science économique moderne, l’on a typiquement en tête un partisan farouche du laissez-faire pour qui la solidarité, la sympathie et le souci pour autrui n’ont pas leur place dans une économie d’individus égoïstes et intéressés. Or, ce portrait peu flatteur est loin d’être fidèle aux écrits originaux de l’économiste écossais, Théorie des sentiments moraux (1759) et Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776)1. Ayant été élève de Francis Hutcheson – fervent croyant en la bonté de l’être humain – et ayant obtenu la chaire de philosophie morale de l’Université de Glasgow en 1752, Smith n’a jamais dressé un tableau de l’être économique (homo economicus) comme étant purement individualiste. Bien au contraire, le concept de « sympathie » joue un rôle central dans son tableau de la nature humaine. Agir dans son propre intérêt n’implique donc pas un manque de considération pour autrui selon le philosophe.

Le « problème Adam Smith »

Les deux publications d’Adam Smith ont pour objet deux sujets très différents. D’un côté, Sentiments moraux traite de la façon dont l’être humain forme ses jugements moraux. De l’autre, Richesse des nations explore les facteurs qui mènent un pays à la prospérité économique. Pendant leur temps, ni Smith ni ses contemporains n’ont semblé percevoir une contradiction entre ces deux ouvrages. Cependant, durant la seconde moitié du 19e siècle, soit plus de 60 ans après la mort du philosophe, un certain nombre d’économistes allemands ont remarqué une tension entre les deux œuvres qu’ils ont baptisée le « problème Adam Smith ». Selon ces détracteurs, la vision bénévolente et sympathique de la nature humaine avancée par Sentiments moraux contredirait fondamentalement l’égoïsme prôné dans Richesse des nations.

La confusion est quelque peu compréhensible. Smith ouvre Sentiments moraux avec le postulat suivant : « Si égoïste que l’on puisse supposer l’homme, il y a évidemment des principes dans sa nature qui l’intéressent au sort des autres. » En contraste, il écrit dans Richesse des nations que « ce n’est pas par la bénévolence du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais par leur considération pour leur propre intérêt ». Alors que le premier ouvrage semble dépeindre l’être humain comme naturellement bienveillant, le second semble suggérer que cette vertu n’a pas sa place dans le monde économique. De nos jours, c’est souvent cette deuxième interprétation qui fait la réputation de Smith. L’homo economicus smithien serait un individualiste, même un solipsiste, pour qui les autres n’auraient qu’une valeur instrumentale. Mais, en réalité, le conflit entre ces œuvres n’est qu’une erreur d’interprétation. Le concept de « sympathie », comme l’on verra, agit comme ciment unificateur de la philosophie de Smith.

La sympathie, régulatrice de nos excès

En tentant de résoudre le « problème Adam Smith », il est commun pour de nombreux commentateurs – dont l’économiste Daniel Fusfeld – de créer une dualité entre la sympathie, l’intérêt pour autrui d’un côté, et l’égoïsme, l’intérêt personnel de l’autre. Selon Fusfeld, les deux concepts ne seraient que différents types de « motivation » pour l’action humaine : nous pourrions agir par sympathie et altruisme (comme ce serait le cas dans Sentiments moraux), ou nous pourrions agir par égoïsme (selon Richesse des nations). En ce sens, la sympathie appartiendrait à la même catégorie que la bénévolence, soit la catégorie des motivations hétérocentriques. Mais cette interprétation fait fausse route, car elle ne répond pas à l’une des questions centrales de Sentiments moraux : comment sommes-nous capables d’agir à la fois de façon bénévolente et égoïste ?

Pour répondre à cette question, il nous faut distinguer motivation et capacité, car les deux concepts jouent en fait des rôles très différents dans la philosophie de Smith. Si la bénévolence et l’égoïsme sont des exemples de motivation, la sympathie est la capacité qui rend possible la réalisation de ces motivations. Que nous agissions par souci d’autrui ou par souci de nous-mêmes, nous pouvons seulement agir tel que nous le faisons parce que nous sommes sympathiques.

« Si égoïste que l’on puisse supposer l’homme, il y a évidemment des principes dans sa nature qui l’intéressent au sort des autres »

Adam Smith

Qu’est-ce donc que ce concept de « sympathie » ? La sympathie smithienne – il est important de le noter – ne peut pas simplement être comprise comme un synonyme d”«empathie ». L’empathie est la capacité de percevoir et de comprendre les sentiments d’autrui ; bien que la sympathie implique certainement la notion d’empathie, elle représente bien plus que cela. Selon Smith, la sympathie est la capacité que nous avons de juger la « propriété [propriety, en anglais, ndlr] ou l’impropriété, la décence ou l’indécence » des actions d’une personne. En d’autres termes, c’est la capacité que nous avons de juger la valeur morale d’une action dans son contexte social.

La sympathie agit ainsi comme une sorte de pouvoir régulateur qui s’assure que nos actions soient moralement convenables dans leur contexte social. L’être humain, dans toute situation, cherche le « parfait accord des affections des spectateurs avec les siennes », écrit Smith. Cette quête du « parfait accord » est toujours intuitive, ou pré-réflexive. Ce n’est pas un « changement imaginaire de lieu », comme le décrit l’économiste Vivienne Brown, dans lequel nous imaginons de façon réfléchie comment nos actions seraient perçues par autrui. Plutôt, la sympathie survient organiquement et nous accompagne dans toutes nos actions peu importe nos motivations. Même les agents économiques intéressés décrits dans Richesse des nations agissent sympathiquement ; ceux-ci – comme tout le monde – ont une inclinaison naturelle à chercher une harmonie des affections.

Les sphères de l’intimité

Même si nous comprenons à présent que, peu importe nos motivations, nous adaptons intuitivement notre comportement à autrui, nous ne comprenons toujours pas pourquoi certaines motivations sont plus prévalentes que d’autres dans certains contextes. Pourquoi l’individu dans Richesse des nations paraît-il si égoïste alors que celui dans Sentiments moraux paraît plutôt bénévolent ? Entre la publication de ces œuvres, Smith n’a pourtant pas changé d’opinion sur les motivations qui guident l’action humaine. Voilà l’hypothèse erronée formulée par les savants allemands du 19e siècle. En réalité, cela n’a rien à voir avec un changement dans l’idéologie de Smith, et tout à voir avec le concept de « l’intimité ».

Russell Nieli a été le premier à employer ce terme en 1986. Selon lui, nous traitons les personnes dans une « sphère d’intimité » différemment de celles en dehors de celle-ci. Il y a un « ordre dans lequel les personnes sont recommandées à notre bienfaisance », écrit Smith ; et cet ordre dépend du degré d’intimité que nous partageons avec ladite personne.

« Si la bénévolence et l’égoïsme sont des exemples de motivation, la sympathie est la capacité qui rend possible la réalisation de ces motivations »

Sans surprise, notre propre être est toujours notre première préoccupation. Mais après nous-mêmes, « notre affection retombe naturellement sur ceux de notre famille immédiate ». Ensuite, viennent nos cousins, puis nos amis les plus intimes, nos collègues du travail, les personnes qui ont influencé notre vie d’une façon minimalement significative, et finalement, les membres de notre État-nation, avec qui nous partageons un attachement impersonnel. Plus une personne s’éloigne de notre cercle le plus intime, moins la bienfaisance joue un rôle dans nos interactions avec cette personne.

Richesse des nations traite principalement de relations entre personnes qui n’ont pas de liens intimes entre elles, soit des personnes qui se rencontrent simplement au marché. Leur relation est presque exclusivement commerciale, ce qui explique le rôle réduit de la bénévolence. Mais il nous faut accentuer le mot « presque », dans cette phrase, car la bénévolence a bien un rôle à jouer dans les relations économiques. Pour Smith, l’égoïsme pur est clairement insuffisant pour expliquer la totalité des comportements de l’être économique. Par exemple, l’intérêt personnel n’explique pas des régularités économiques comme la discipline de travail, l’engagement à obéir aux règles sans supervision et l’inclinaison à traiter les autres avec dignité, respect et amitié. L’égoïsme n’explique pas notre inclinaison à laisser un pourboire non plus puisque celui-ci ne nous rapporte en réalité aucune utilité matérielle additionnelle. Tous ces comportements sont bénévolents par nature et, crucialement, existent seulement parce que nous sommes naturellement sympathiques. C’est en somme cette sympathie qui nous pousse à agir en harmonie avec notre environnement social. Sans elle, considère Smith, notre société serait conflictuelle et chaotique.

Vers une discipline économique moins égoïste

Comme nous l’avons vu, Adam Smith n’est pas cet idéologue tordu dont le portrait de l’être humain est celui d’un individualiste qui ne se soucie point d’autrui. Cette idée se fonde bien trop souvent sur une lecture hâtive de Richesse des nations ou sur une connaissance de seconde main. En tant que professeur de philosophie morale, position qu’il a détenue pendant plus d’une décennie, Smith était en réalité bien conscient du potentiel bienfaisant de l’être humain – et de sa nécessité. Il est donc triste de constater que cette vision smithienne originale de l’être économique a été progressivement délaissée au profit d’une vision plus égoïste. Peut-être la discipline économique actuelle devrait-elle réintégrer quelques-unes des leçons de son précurseur, et comprendre que l’égoïsme seul ne suffira jamais à maintenir une société sur ses pieds.


1 Ces dates sont celles de publication de la première édition des livres mentionnés. Il était commun à l’époque de modifier un livre après publication et de le publier à nouveau. Au total, six éditions ont été publiées de Théorie des sentiments moraux, la dernière en 1790, peu avant la mort d’Adam Smith.


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