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Les George-Étienne Cartier du 20e siècle

Coup d’oeil sur ces figures politiques québécoises qui ont bâti leur carrière politique sur la négation des droits de leurs compatriotes francophones.

Alexandre Gontier | Le Délit

Dans un précédent texte paru au Délit, j’affirme que Louis-Hippolyte Lafontaine, un politicien réformiste issu de la branche modérée du Parti patriote, est le véritable père fondateur d’un Canada indépendant de la Grande-Bretagne, en cela que Lafontaine a négocié la mise en place du « gouvernement responsable », qui permet au Parlement de nommer le chef de l’exécutif. Si certains patriotes républicains – proches de Louis-Joseph Papineau et ancêtres, en quelque sorte, des souverainistes actuels – ont reproché à Lafontaine de trop compromettre avec la monarchie, il n’en demeure pas moins que le chef réformiste est parvenu à jeter les bases de la démocratie canadienne et s’est toujours battu pour que les francophones y soient traités avec justice.

La thèse de mon précédent essai était que l’attitude réformiste et conciliatrice de Lafontaine à l’origine d’une tradition politique qui, au cours du 20e siècle, a vu plusieurs politiciens québécois s’impliquer en politique fédérale, autant au Parti libéral (PLC) qu’au Parti conservateur (PCC), tout en ayant à cœur la défense des intérêts du Québec. Wilfrid Laurier et Brian Mulroney sont probablement les plus grands représentants de cette tradition. On pourrait ajouter à cette liste prestigieuse Henri Bourassa (qui commence sa carrière politique avec les libéraux et fonde Le Devoir en 1910), Joseph-Israël Tarte, Ernest Lapointe et Jean Marchand au PLC, ainsi que Frederick Debartzch Monk et Arthur Sauvé au PCC. Lafontaine serait, en un sens, l’inspirateur du biculturalisme canadien. Toutefois, il existe une autre tradition politique, bien plus négative, selon moi, instaurée par George-Étienne Cartier.

Une perversion politique

L’engagement politique de Cartier débute dans les années 1820–1830, époque à laquelle il est l’un des patriotes les plus revendicateurs. Appartenant à la milice des Fils de la Liberté, il se démarque comme commandant lors de la bataille de St-Charles, durant les rébellions de 1837. Après la défaite des patriotes, il part en exil aux États-Unis pour quelques mois et revient peu avant l’Acte d’Union de 1840, qui verra l’unification du Haut et du Bas-Canada sous un seul gouvernement. La seconde partie de la carrière de Cartier est radicalement différente de la première. Converti au réformisme, il accepte l’union, se rapproche de Lafontaine et devient l’un des politiciens les plus influents du Québec, d’aucuns diraient le plus influent après la retraite de Lafontaine en 1851. En 1857, Cartier devient vice-premier ministre du Canada, numéro deux du gouvernement de John A. Macdonald. C’est la fidélité à toute épreuve dont Cartier fera preuve à l’égard de Macdonald qui marquera les quinze dernières années de sa carrière et qui caractérise son héritage politique.

« En somme, l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique institutionnalise plusieurs recommandations du rapport Durham de 1840, dont le but avoué était l’assimilation des francophones d’Amérique et le maintien de la monarchie britannique en Amérique. En toute connaissance de cause, Cartier participe à cette entreprise, aux côtés de Macdonald, un homme n’ayant jamais fait mystère de sa haine pour les francophones » 

Georges-Étienne Cartier est surtout connu comme l’un des principaux architectes du pacte confédératif de 1867. Il est notamment dirigeant de la délégation du Canada-Est à la Conférence de Québec de 1864, qui devait jeter les bases du fédéralisme canadien. Ce projet politique représente un reniement par Cartier non seulement des idéaux patriotes, puisque la Confédération maintient plusieurs des institutions coloniales que ces derniers combattaient (comme le poste de gouverneur et un Conseil législatif nommé), mais également une trahison des principes de Lafontaine, pourtant son mentor politique. Si Lafontaine et d’autres réformistes ont à cœur la défense des droits des francophones du Canada, Cartier, pour sa part, n’hésite pas à vendre à ses concitoyens l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique (AANB), qui place le Québec en situation d’infériorité politique. En effet, avant 1867, le Québec et l’Ontario avaient exactement le même nombre de sièges au Parlement, tandis qu’après le changement de régime constitutionnel, le Québec ne détient plus que 64 circonscriptions sur 180. Aujourd’hui, c’est 78 sur 338.

En somme, l’AANB institutionnalise plusieurs recommandations du rapport Durham de 1840, dont le but avoué était l’assimilation des francophones d’Amérique et le maintien de la monarchie britannique en Amérique. En toute connaissance de cause, Cartier participe à cette entreprise, aux côtés de Macdonald, un homme n’ayant jamais fait mystère de sa haine pour les francophones. Par ailleurs, Cartier est également complice des manigances du gouvernement Macdonald dans le cadre du scandale du Pacifique lors duquel le Parti conservateur est accusé de collusion dans le but de financer l’élection de 1872. Cartier est ainsi un politicien qui ne parvient à se hisser à la tête du Canada, aux côtés de Macdonald, qu’au coût de ce qui constituaient, au début de sa carrière, ses convictions les plus profondes. Malgré qu’il soit francophone et membre d’un peuple parmi tant d’autres envers lequel Macdonald était raciste, sa volonté de travailler à la négation des droits fondamentaux de son peuple a fait en sorte que Macdonald lui a longtemps accordé sa confiance.

En cela, Cartier est le premier d’une longue lignée de politiciens québécois qui, ayant intériorisé la haine que plusieurs Canadiens anglais ressentent envers les francophones, ont dédié leur carrière politique à maintenir et renforcer l’état d’inféodation dans lequel se trouve le Québec au sein de la confédération. Ces personnages publics voient la civilisation anglo-saxonne comme supérieure et croient que le Québec ne peut s’épanouir autrement qu’en l’embrassant à pleine bouche. Toute forme de volonté émancipatrice de la nation québécoise est donc, à leurs yeux, dangereuse. Notons que la plupart des héritiers idéologiques de Cartier ont connu, comme lui, de grands succès politiques, la population anglophone étant friande de ces « francophones de service » qui la confortent dans sa vision du monde. Un phénomène similaire existe aux États-Unis, où plusieurs dizaines de personnalités afro-américaines, par exemple Candace Owens ou Kanye West, ont connu un grand succès en flattant la population blanche et en oeuvrant a persuader les autres Afro-Américains que se dévouer corps et âmes au système qui les opprime constitue en fait le forme la plus élevée de liberté.

Les héritiers idéologiques de Cartier

Alors, qui sont ces George-Étienne Cartier du 20e siècle ? Deux noms viennent spontanément à l’esprit. Il n’est pas nécessaire de revenir en détail sur chaque méfait commis par Pierre Trudeau et Jean Chrétien, mais il faut cependant rappeler que la plupart desdits méfaits ont été commis contre leur propre peuple, avec un acharnement que l’on pourrait qualifier de névrotique.

Prenons Pierre Trudeau qui, comme Cartier, commence sa carrière en idéaliste. Dans les années 1950, par de nombreux textes dans la revue Cité Libre, il dénonce les excès du gouvernement Duplessis, particulièrement sa répression violente du mouvement syndical, et en appelle à des réformes progressistes de la société. De 1965 à 1968, peu après son élection comme député au fédéral, Trudeau est ministre de la Justice et c’est à ce poste qu’il dépose son célèbre « bill omnibus », qui décriminalise l’avortement et l’homosexualité. Au départ, Trudeau désire également l’avancement des Québécois et des francophones des autres provinces, comme en témoigne l’adoption de la Loi sur les Langues Officielles (1969).

« Si Trudeau s’engage en politique, à l’origine, contre le régime duplessiste, force est de constater qu’il reprend plusieurs des procédés qu’il reprochait à l’Union Nationale »

Cependant, la méfiance de Trudeau envers toute forme de nationalisme, doublée de son admiration pour un système politico-juridique d’inspiration britannique – qui place les droits individuels avant les droits collectifs – vont rapidement le pousser à prendre des mesures très brutales contre un Québec nationaliste s’affirmant de plus en plus dans la foulée de la Révolution tranquille. Ainsi, la seconde moitié de la carrière de Trudeau est marquée par ses provocations lors du Lundi de la Matraque (1968), par son utilisation de la Loi sur les mesures de guerre pour emprisonner des centaines de personnalités souverainistes pacifiques (1970), par sa requête à des hommes d’affaires influents de délocaliser des dizaines de milliers d’emplois en dehors du Québec pour nuire au premier gouvernement péquiste (1976), par ses fausses promesses lors du premier référendum sur la souveraineté (1980) et par son orchestration de la nuit des Longs Couteaux (1981). Ajoutons à cela que Trudeau renie ses principes syndicalistes et progressistes, n’hésitant pas à employer des lois spéciales lors de grèves dans la fonction publique fédérale tout au long de son mandat, notamment à Postes Canada. En 1970, il invite même des grévistes à « manger de la marde ». Trudeau ne respecte pas non plus les libertés individuelles – qu’il sacralise pourtant dans sa Charte canadienne des droits et libertés (1982) – lorsqu’elles sont invoquées par des Québécois pour défendre leurs propriétés menacées par des projets fédéraux. Ainsi n’hésite-t-il pas à exproprier des citoyens innocents lors de la construction de l’aéroport de Mirabel (1970), de la création du Parc de Forillon (1970) et de l’érection de la tour de Radio-Canada à Montréal (1973). Il n’a pas plus de scrupules à violer les libertés individuelles de son principal rival politique, René Lévesque, qui est espionné par la Gendarmerie royale du Canada pendant des décennies.

Si Trudeau s’engage en politique, à l’origine, contre le régime duplessiste, force est de constater qu’il reprend plusieurs des procédés qu’il reprochait à l’Union Nationale. Est-il alors exagéré de qualifier son règne de Grande Noirceur ? Comme Cartier, Trudeau a fini par devenir ce qu’au départ il combattait. Et si l’AANB de 1867 a fait du Québec une simple province, la Charte des droits et libertés de 1982 assure pour sa part que le Québec ne pourra jamais prendre ses propres décisions, ne serait-ce qu’en tant que province, sans intervention des tribunaux fédéraux. Dans les deux cas, les grands architectes de ces textes constitutionnels sont des francophones originaires du Québec. Trudeau a par ailleurs été soutenu dans toutes ses manigances par des ministres fédéraux québécois que n’aurait pas reniés Cartier : Gérard Pelletier, Marc Lalonde, Jean-Pierre Goyer et, surtout, Jean Chrétien.

En 1981, c’est Chrétien, alors ministre de la Justice, qui organise le stratagème de la nuit des Longs Couteaux. Il joue également un rôle non négligeable dans la conception de la Charte de 1982, enchâssée dans la Constitution canadienne fraîchement rapatriée d’Angleterre, dont le but est de saper l’autonomie des provinces en permettant aux tribunaux fédéraux d’invalider des lois provinciales. Chrétien partage l’enthousiasme de Trudeau pour un pouvoir centralisé à Ottawa et pour un gouvernement des juges. Lorsque Chrétien devient premier ministre canadien en 1993, son principal objectif est de bloquer la montée du souverainisme québécois. Si être fédéraliste ne constitue évidemment pas une faute morale, les procédés qu’emploie Chrétien contre le mouvement souverainiste sont on ne peut plus répréhensibles. Au cours de la campagne référendaire, le camp du NON, mené par Chrétien, multiplie les dépenses illégales et clandestines. De 1996 à 2004, le programme fédéral des commandites est utilisé illicitement pour financer des organismes promouvant l’unité fédérale, en ce qui constitue l’un des plus gros scandales politiques de l’histoire canadienne, presqu’à égalité avec le scandale du Pacifique. En 2000, le gouvernement Chrétien dépose la Loi sur la clarté référendaire, qui nie au Québec le droit de décider de son sort par majorité simple. Cette loi est la continuation logique de l’AANB et de la Charte de 1982. Chrétien est aussi responsable des mesures d’austérité mises en place dans les années 1990 qui frappent durement les chômeurs et les ainés, soit les membres les plus vulnérables de la société. Cela est d’autant plus triste que Jean Chrétien, au début de sa carrière, est un jeune avocat idéaliste, révolté contre les penchants autoritaires de l’Union Nationale. 

Plusieurs autres politiciens québécois impliqués en politique fédérale pourraient aussi être qualifiés d’héritiers idéologiques de George-Étienne Cartier. On peut penser à Stéphane Dion, Pierre Pettigrew, André Ouellet et Denis Coderre, quatre ministres sous Chrétien qui le soutiennent dans ses entreprises illicites contre leur Québec natal. Dion est d’ailleurs l’auteur de la Loi sur la clarté référendaire. On peut penser à Jean Charest, député conservateur fédéral de 1984 à 1998 qui, en 1990, soumet un rapport décommandant la reconnaissance du Québec comme société distincte dans le cadre de l’Accord du Lac Meech, ce qui provoque le départ de Lucien Bouchard et d’autres députés qui fondent le Bloc québécois. L’essentiel est de constater que nombre de politiciens fédéraux québécois ont dédié leur carrière à s’opposer non pas à une idéologie – l’indépendantisme, le nationalisme – mais à l’idée même de quelconque affirmation québécoise, plus souvent qu’autrement par des méthodes peu éthiques. Il n’est pas nécessaire d’être souverainiste pour critiquer les jeux de coulisse de Cartier, Trudeau ou Chrétien ; il suffit d’être démocrate. Cela dit, il est nécessaire de remettre en question l’adhésion du Québec à une confédération dont les grands axes constitutionnels sont décidés derrière des portes closes et où les Québécois ayant le plus de succès politique sont ceux prêts à piétiner leur nation d’origine. 


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