Passion aveuglante

Réflexion sur Grizzly Man de Werner Herzog.

Scott Webb

Grizzly Man est un documentaire du cinéaste, auteur, producteur et poète Werner Herzog paru en 2005. Le film porte sur Timothy Treadwell, un écologiste américain, grand amoureux de la faune et cofondateur de la fondation Grizzly People, décédé en 2003 dans le Parc national et la réserve de Katmai, en Alaska. Le film est construit autour d’entrevues avec des personnes qui l’ont connu, mais également d’images d’archives filmées par Treadwell lui-même lors des cinq dernières années de sa vie. Treadwell a alors 46 ans et vient de passer treize étés dans ce parc reculé, vivant plus ou moins seul parmi les ours. Avec ce portrait, Werner Herzog questionne la relation entre le créateur et sa fiction, entre l’humain et la nature, mais aussi les limites de nos objectifs. Jusqu’où peut-on aller pour sauver la nature, la conserver, et où se dresse la frontière entre la sauvagerie et l’humanité ? Herzog n’offre aucune réponse à ces questions (et ce n’est pas dans ses intentions que d’en fournir une), mais bien de quoi tirer quelques conclusions.

Le personnage de Treadwell

Werner Herzog ne prévoit pas ses films, excepté le scénario qui lui sert de minces lignes directrices. Comme Kubrick, il improvise au maximum ses plans au jour le jour, cherchant à tout prix les imprévus, les coïncidences, les hasards, bref, ce qui serait impossible de naturellement créer avec de grandes équipes de cinéma. Il se rapproche d’un naturalisme, car en ne prévoyant pas, il laisse sa fiction être au sein du réel. Les deux s’entremêlent, s’invitent l’un dans l’autre et fondent une seule vérité tangible, la diégèse. 

Dans Grizzly Man, le plus grand apport fictionnel se trouve dans l’être concerné par le film : Treadwell, car celui-ci est un cinéaste, et c’est ainsi que Herzog le présente lorsqu’il nous montre les prises filmées par l’écologiste dans leur quasi-entièreté. Avec Timothy Treadwell, Herzog dépeint celui qui s’est créé un personnage d’écologiste, personnage que lui-même surnomme le Kind Warrior. On le voit refaire des prises, reprendre ses monologues ou simplement faire plusieurs plans de lui descendant une pente, toujours habillé différemment. Il mettait en scène sa vie dans la nature sauvage, allant même jusqu’à ne montrer qu’à deux reprises seulement la personne avec qui il a passé son dernier été dans la réserve, Amy Huguenard, pour renforcer cette image de l’homme solitaire contre la nature. 

« Le héros de la nature, le vigilante des ours et des réserves n’était finalement qu’un humain aux humeurs variantes (parfois radicales), avec ses rêves, ses désillusions, ses démons et sa propre impuissance »

Ce qui seconde cette hypothèse, c’est que « Treadwell » n’a pas toujours été son patronyme. En effet, son nom de naissance est Timothy Dexter. Ce n’est qu’après une surdose quasi fatale d’héroïne et une dépression causée par l’échec de sa carrière d’acteur qu’il créa Treadwell, un alter égo qu’il voulait être une vraie star.  Devant une société qu’il n’aimait pas (et on nous le montre à de nombreuses reprises dans le documentaire), Timothy Dexter s’est fabriqué Timothy Treadwell, un écologiste qui veut à tout prix protéger une forme de vie plus simpliste, celle des animaux, celle de la Nature. 

Ce que Herzog fait en nous montrant Timothy Dexter sous Timothy Treadwell, c’est briser le mythe qui aurait pu naitre avec ce documentaire — mythe que Treadwell lui-même crée en faisant un film de tout ce qu’il filmait. Le Kind Warrior mort pour sa passion ne sera pas, car la légende nécessite une certaine perfection pour prendre vie dans nos esprits. On idolâtre ce qui est suffisamment près de nous pour s’identifier, mais aussi ce qui touche à une certaine perfection. C’est ce que voulait créer Timothy en se mettant en scène. Il voulait que l’on voie l’énorme héros des animaux, mais Herzog nous montre l’humain, brisant ainsi la légende. D’une manière assez évidente, par cet acte de déconstruction, Herzog montre que tout demi-dieu a un demi-humain en lui ou elle. Le héros de la nature, le vigilante des ours et des réserves n’était finalement qu’un humain aux humeurs variantes (parfois radicales), avec ses rêves, ses désillusions, ses démons et sa propre impuissance. 

Si Dexter avait senti le besoin de devenir Treadwell, c’est pour se réfugier dans la fiction comme on peut en ressentir le besoin. Les réseaux sociaux, les médias, les livres, tout cela contient de la fiction à divers degrés, fiction que nous voulons parfois prendre pour réelle, car elle nous fait nous sentir mieux, comme si elle participait à notre propre harmonie avec le monde qui nous entoure. D’une certaine manière, l’on peut dire que Dexter a atteint son objectif de vie dans la fiction, car c’est en refusant de rentrer au sein de la société à l’arrivée de l’hiver qu’il connaitra son sort : être dévoré vivant, avec la pauvre Amy, par un ours affamé.

Une conquête de l’inutile

Mais est-ce là le seul accomplissement de Treadwell ? A‑t-il réussi à sensibiliser une fraction de l’humanité à sa cause par son acte, par sa performance ? Même si la question ne semble pas intéresser Herzog plus que cela, nous avons de quoi nous questionner. Le film nous montre des extraits de passages de Treadwell sur les plateaux de télévision et donne à voir des photos de ses interventions dans des écoles primaires pour sensibiliser les gens à sa cause. Ainsi, on nous brosse le portrait d’un être que l’on écoute, que l’on suit, comme le disent Herzog et quelques intervenants, et à l’image d’Amy qui le suivra dans son hiver en pleine réserve malgré sa phobie des ours, mais nous avons aussi droit au portrait d’un être très renfermé sur lui-même, voire trop renfermé pour avoir un quelconque impact.  

C’est une impression que l’on peut avoir sur l’impact de Treadwell sur la traite des ours (et des animaux plus généralement). Comme nous l’avons dit plus tôt, Treadwell détestait la société. Le film le donne à voir, à de nombreuses reprises, des discours rageurs contre les gens qu’il juge l’avoir mal traité — nous ne savons cependant pas de qui il s’agit, car Herzog brouille une grande partie de ces monologues. Cette haine le fait se renfermer pour mieux vivre, peut-être. Mais Herzog nous montre bien que Treadwell ne comprenait pas totalement ceux contre qui il se battait. À un moment du film, on peut voir Treadwell caresser un renard qui s’est assis sur le toit de sa tente. Il nous dit alors que si les chasseurs voyaient le renard comme lui les voit, ils ne lui feraient aucun mal. Or, l’on peut se questionner sur ce fait : est-ce qu’un chasseur, en voyant la beauté de l’animal, perdrait l’envie de le suspendre en décoration ? 

« Parler en bébé, chanter des chansons, leur dire qu’il est leur ami, qu’il les aime : son comportement montrait bien qu’il avait perdu de vue les frontières entre l’humain et l’animal »

Mais son problème est plus général que cela. Il nous est montré, à de nombreuses reprises, que Treadwell ne comprenait pas toujours ce qu’il essayait de protéger. De toutes les personnes qui ont été interviewées pour le documentaire, deux sont à noter ici. Le premier arrive assez rapidement dans le métrage : Sam Egli, un pilote d’hélicoptère qui connaissait Treadwell. Ce dernier dit : « My opinion, I think Treadwell thought these bears were big, scary looking, harmless creatures that he could go up and pet and sing to, and they would bond as children of the universe or some odd. I think he lost sight of what was really going on. » En effet, Herzog nous montre souvent les enfantillages auxquels se livrait Treadwell avec les animaux. Parler en bébé, chanter des chansons, leur dire qu’il est leur ami, qu’il les aime : son comportement montrait bien qu’il avait perdu de vue les frontières entre l’humain et l’animal. 

Mais cet amour n’a pas affecté que lui, car elle aurait également pu affecter la sécurité des animaux qu’il voulait protéger. C’est d’ailleurs ce que dit l’autochtone américain Sven Haakanson Jr., directeur du musée Alutiiq de Kodiak, en Alaska. Selon lui, non seulement Treadwell dépassait des limites que son peuple suivait depuis longtemps (mélange de respect mutuel et de crainte envers les animaux), mais il aurait également nui aux ours en les familiarisant aux humains : « when you habituate bears to humans, they think all humans are safe », montrant d’une certaine manière son ignorance concernant l’environnement qu’il essayait de protéger. Cette idée est menée à son paroxysme lorsque Herzog nous montre des images captées, par Treadwell, de touristes jetant des roches aux ours afin de mieux les prendre en photos. Treadwell est alors impuissant face au nombre et l’ours semble ne pas comprendre pourquoi des humains lui lancent soudainement des roches.

Par ses images, Herzog nous montre l’aveuglement auquel peuvent mener nos passions lorsque celles-ci sont trop puissantes en nous. Pour Treadwell, c’est sa relation avec la nature qui l’aveugle. Il est aveugle aux dangers, car son amour pour ce monde plus simple, en opposition totale à celui qui l’a fait devenir un héroïnomane et un alcoolique, était trop grand pour le garder sûr.

La nature et l’humanité : une régression

Avec ce film, Herzog nous montre comment nos passions, nos obsessions peuvent nous faire perdre le cap de notre propre humanité. Treadwell perd tranquillement contact avec l’humanité en s’isolant dans la réserve (et autres lieux de conservation des animaux). Il parle aux animaux comme s’ils étaient des humains, preuves qu’il s’aveugle à la frontière délimitant les deux mondes, mais aussi que son isolement l’éloigne d’une observation de l’humain qui pourrait l’aider à mieux diriger ses efforts dans sa quête. C’est une réelle régression que nous montre Herzog : celui qui, voulant fuir la société, se réfugie dans la nature et va jusqu’à ne plus vouloir être un humain pour ne pas avoir à côtoyer son ennemi premier. 

C’est d’autant plus important lorsque certains intervenants du documentaire partagent que Treadwell agissait parfois comme un ours en présence d’autres êtres humains. Il aurait même déjà déclaré dans une lettre adressée à l’écologiste Marnie Gaede qu’il devait devenir un ours pour supporter la vie qu’il menait. Dans notre principe de régression vers un être plus simple et, ainsi, indépendant des plaisirs complexes de la société, Timothy devient son idéal, soit devenir sa propre fiction. Marnie ira même jusqu’à dire que son acte semblait prendre des proportions de dévotion religieuse. S’abandonner à sa croyance, s’abandonner à son idéal, à sa cause, tout cela ne devenait plus qu’une seule et même idée. 

C’est une idée qui se serait retrouvée d’une toute autre manière dans un récit classique d’aventures, où les héros doivent vaincre la sauvagerie grâce à la civilisation. Ici, c’est la civilisation que l’on fuit et la sauvagerie que l’on veut voir être dominante.


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