À l’horizon de la liberté

Explorations philosophiques sur la liberté avec Kant et Épictète.

Alexandre Gontier | Le Délit

La liberté est un mot fréquemment utilisé. On peut l’entendre dans les chansons, dans les journaux, à l’école, mais ce qu’il signifie véritablement n’est pas toujours clair. C’est un mot qui peut tromper car il prend plusieurs formes : liberté de pensée, liberté d’expression, liberté d’action, et plus encore. Mais qu’est-ce donc que la liberté ? Pouvons-nous non seulement la penser, mais aussi la connaître malgré des entraves apparentes telles que l’existence du devoir et l’expérience de situations contraignantes ?

Communément, la liberté est comprise comme l’expression de nos désirs personnels en l’absence d’obstacles extérieurs. Or, la liberté est constamment liée à des facteurs contraignants, ce qui prouve sa nécessité d’être. Mais que se passe-t-il lorsque ces contraintes sont poussées à leur limite, à l’horizon de ces obstacles contraignants ? Peut-on encore parler de liberté ?

Le devoir, signe de la liberté

La liberté est souvent conçue comme une absence de contraintes. Si l’on considère que le devoir est une contrainte morale, alors ce devoir semble être en opposition directe avec l’exercice de notre liberté. En effet, le devoir est vécu comme une soumission à une autorité externe. À titre d’exemple, les exercices et devoirs que le professeur peut nous imposer sont généralement perçus comme une restriction de notre liberté, soulignant ainsi une inadéquation entre notre vouloir et notre pouvoir. En quelque sorte, l’existence du devoir semble rendre notre liberté moins libre. Cependant, si nous voulons réussir nos examens, alors faire nos devoirs – même s’ils ont été imposés par le professeur – n’a pas pour but de restreindre notre liberté, mais justement de nous rendre plus libres de réussir nos examens. Il est vrai qu’au moment où le professeur nous ordonne de faire nos devoirs, notre puissance de choix est réduite puisqu’elle est vaincue par ce qui a généré le sentiment d’obligation, mais dans cette puissance réduite, la totalité de notre liberté peut toujours être exprimée et manifestée. Tout cela pour dire que la liberté n’est pas quantitative ; il ne s’agit pas d’une certaine somme de nos libertés. Même face au devoir, notre liberté peut rester intacte. 

Imaginons par ailleurs un monde où existe une liberté pure (et tout ce qui favorise l’expression de cette dernière). Ce serait un monde totalement dépourvu de devoirs et de restrictions, où nous serions dotés d’une liberté soi-disant « absolue ». Or, dans ce monde, serions-nous vraiment conscients de notre liberté ou ne serions-nous que de simples serviteurs, esclaves de nos désirs ? On retrouve à présent l’utilité d’éprouver le sentiment de devoir : lorsque nous ressentons un devoir, cela nous permet de considérer que notre situation nous a offert une certaine liberté ; après tout, si je n’étais pas libre, je ne pourrais pas ressentir cette pression qu’est celle du devoir. Contrairement à la contrainte, le devoir est donc accompagné d’une liberté : je dois, mais je peux choisir d’adhérer à ce devoir ou pas, d’où la manifestation même de la liberté dans le devoir. 

Ces idées sont celles du philosophe allemand Immanuel Kant. Selon lui, suivre notre devoir n’est nullement renoncer à notre liberté. Au contraire, il s’agit de concrétiser, voire même de réaliser, cette liberté. Suivre notre devoir, c’est accepter la liberté de notre nature suprasensible. C’est d’ailleurs dans le devoir que notre liberté peut atteindre l’apogée de son expression, selon Kant. Cela est éprouvé dans notre résistance et dans notre désir de rester libre face aux restrictions et limitations que le devoir semble impliquer. En effet, le devoir représente un sentiment d’obligation accompagné d’une liberté et non pas un sentiment d’obligation contraint. 

« Contrairement à la contrainte, le devoir est accompagné d’une liberté : je dois, mais je peux choisir d’adhérer à ce devoir ou pas »

Selon la doxa, la liberté serait synonyme de « faire ce que je veux », une notion animée par l’expression des désirs sans rencontrer d’obstacles extérieurs. Or, le devoir est indispensable à l’expérience de la liberté. Ainsi, comment la liberté peut-elle être définie par ces deux notions paradoxales ? 

La liberté, une attitude

Remettons d’abord en question cette définition de la liberté qui la définit comme la propension à « faire ce que je veux ». Pour ce faire, nous pouvons remettre en cause la première personne du singulier « je » en nous demandant si ce « je » est véritablement maître de ce qu’il veut. Le désir exalte l’imaginaire et l’idéal tout en nous éloignant de l’ordre de la réalité. Les êtres humains se croient libres parce qu’ils ignorent les causes de leurs désirs ; alors que, au contraire, dans la mesure où le désir détermine les actions, l’on pourrait considérer le désir comme une contrainte qui limite la liberté.

En effet, le désir, une fois assouvi, engendre un sentiment d’impuissance face à la régénérescence de cette avidité. Autrement dit, il s’agit d’une satisfaction éphémère : aussitôt que nous possédons l’objet désirable, un nouveau désir apparaît, visant perpétuellement un autre objet que nous ne possédons pas. Ainsi, l’être humain qui désire perd son titre de sujet libre dans la mesure où il ne cherche qu’à satisfaire ce désir.

« Épictète considère que l’on peut être esclave mais libre à la fois, et être homme libre mais en réalité esclave »

Si, à chaque manifestation de notre liberté, nous renforçons la perte de notre être, alors cette liberté n’est-elle qu’un mirage de notre imagination ? Peut-être alors la liberté n’est-elle pas dans ce que nous faisons, mais plutôt dans comment nous le faisons. Voilà l’avis des Stoïciens, pour qui la liberté est une attitude. Selon eux, la liberté consiste souvent à « changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde ». Pour Épictète, philosophe qui a marqué le stoïcisme, un être humain devient libre lorsqu’il parvient à n’éprouver aucun désir pour tout ce sur quoi il n’a aucun contrôle. « Ce n’est pas par la satisfaction du désir que s’obtient la liberté, mais par la destruction du désir », écrit-il. En effet, lui-même étant un esclave affranchi, Épictète considère que l’on peut être esclave mais libre à la fois, et être homme libre mais en réalité esclave. Selon lui, il ne s’agit pas de la situation « subie » qui définit et limite la liberté. Plutôt, l’être libre est celui qui a su se « divorcer des choses extérieures ». L’être humain devient libre lorsqu’il saisit une attitude active, et ne se laisse pas dévorer par ses désirs et la situation subie.

Ainsi, le fait de reconnaître et d’accepter ses devoirs représente non seulement une manifestation ou une condition de la liberté, mais aussi une façon d’honorer sa liberté à travers l’atteinte du bonheur puisque, comme le dit Épictète, l’homme esclave de ses désirs n’est ni heureux ni libre. « Le bonheur ne consiste pas à acquérir et à jouir, mais à ne rien désirer, car il consiste à être libre », conclut-il.


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