L’équité menstruelle est une question de dignité

Qu’est-ce que la précarité menstruelle et pourquoi devrions-nous nous en soucier ?

Margaux Brière de la Chenelière | Le Délit

En novembre 2020, l’Écosse a fait preuve de la sensibilité et de l’écoute nécessaires pour combattre la précarité menstruelle en passant une loi qui rendait les produits menstruels gratuits et accessibles dans toutes les institutions publiques. Plusieurs ont exprimé leur soutien et leur soulagement par rapport à cette mesure qui favorise si concrètement l’équité des genres. Néanmoins, il reste bien d’autres pierres à poser afin d’endiguer la précarité menstruelle.

Précarité menstruelle : à l’intersection de la pauvreté et des menstruations

La précarité menstruelle se définit par l’incapacité financière qu’ont certaines personnes à se procurer les produits menstruels nécessaires pour vivre leurs règles dans l’hygiène et la dignité. Cette incapacité mène à une foule d’inconforts à la fois physiques et mentaux qui pèsent lourd sur la santé d’une personne. En effet, ces personnes sont parfois forcées à utiliser des solutions improvisées et insalubres pour gérer leurs menstruations, comme des essuie-tout, du papier de toilette, des chaussettes et des papiers journaux qui les mettent à risque d’infections virales et bactériennes. De plus, cette expérience est accompagnée d’une honte et d’un stress qui peuvent s’aggraver avec le temps. 

« Le tiers des étudiant·e·s de 11 à 21 ans ont dû manquer de l’école à cause de leurs menstruations »

Malgré ces impacts dévastateurs, la précarité menstruelle est un enjeu caché, notamment parce qu’il se trouve à l’intersection de deux tabous que l’on nous enseigne très tôt à faire taire : la pauvreté et les menstruations. Le tabou menstruel nous incite à croire que les règles devraient être un secret. Au mieux, il se manifeste en un générateur d’euphémismes (comme l’usage de liquide bleu se voulant un imitateur de sang menstruel dans les annonces de serviettes sanitaires), mais très souvent, ce tabou mène à une honte menstruelle qui est difficile à déloger. Pour les populations plus vulnérables, cette honte est une force qui empêche leur épanouissement en créant de l’absentéisme scolaire, professionnel et social. Au Canada, le tiers des étudiant·e·s de 11 à 21 ans ont dû manquer de l’école à cause de leurs menstruations. La précarité menstruelle est un problème de pauvreté, d’itinérance, de santé publique, d’éducation, de biologie incomprise et d’inégalités liées au genre qui perdurent. 

La situation à Montréal

Il y a environ 720 femmes en situation d’itinérance visible à Montréal. Ce chiffre n’inclut pas les personnes trans* et non-binaires qui menstruent, et les personnes vivant en situation précaire ou d’itinérance cachée. Il faut garder en tête que la précarité a plusieurs visages : ce sont des élèves qui n’ont pas de revenu et dont les parents ne bénéficient pas de stabilité financière ; ce sont des personnes qui n’ont pas d’adresse fixe, mais qui se débrouillent avec l’aide d’ami·e·s ; ce sont des mères monoparentales ; ce sont des jeunes qui ont les fins de mois difficiles… La liste est longue. 

Monthly Dignity

Je suis la co-présidente de Monthly Dignity (Dignité Mensuelle), le seul organisme qui s’attaque à la précarité menstruelle à Montréal en offrant des produits menstruels gratuits aux personnes qui en ont besoin et en ouvrant le dialogue sur cet enjeu. Notre organisme à but non lucratif a été fondé en 2017 pour répondre à un besoin immédiat qui n’avait jamais été comblé auparavant. Notre partenariat le plus important est avec Fempro, qui est le plus grand producteur de produits menstruels au Québec. Plusieurs fois par année, Fempro nous donne gratuitement des produits en parfait état, mais qui auraient été jetés pour des raisons de marketing (emballages désuets, coupons rabais passés date). Nous entreposons ces produits dans la banque alimentaire Moisson Montréal et nos bénévoles vont les chercher quand l’un de nos 14 abris partenaires a besoin d’être réapprovisionné. 

Depuis notre fondation, Monthly Dignity a pu fournir plus de 134 000 produits. Les produits dont nous n’avons pas besoin sont distribués par Moisson Montréal à leurs partenaires accrédités. Dans la dernière année, plus de 200 de leurs partenaires ont pu en bénéficier grâce à la collaboration que nous avons établie. Monthly Dignity travaille aussi au niveau discursif, dans le but de déstigmatiser la précarité et les menstruations par le biais des réseaux sociaux, de ressources éducatives, de discussions et d’événements instructifs. Nous travaillons à petite échelle, en visant l’équité menstruelle à Montréal. Notre projet est palliatif, mais il n’est pas suffisant.

Effets de la pandémie

Dans les derniers mois, la pandémie a mis en lumière et exacerbé tous les enjeux de justice sociale qui sont normalement assidûment passés sous silence. Les membres les plus à risque de nos communautés sont oublié·e·s. Les nouvelles mesures sanitaires ne sont pas adaptées à tous·tes : de nombreuses personnes sont exclu·e·s des scénarios de la Santé publique, comme dans la récente mise en pratique d’un couvre-feu qui n’offre pas d’exception aux personnes itinérantes.

« L’équité menstruelle est bel et bien l’affaire de tous·tes »

Toutefois, la pandémie nous a aussi révélé que le Québec avait la capacité de s’adapter à une vitesse impressionnante en période de crise. Et si l’enjeu de la précarité menstruelle était résolu, une fois pour toutes, par des mesures proactives du gouvernement ? J’ose imaginer un Québec dans lequel, par une légère réorganisation légale et budgétaire, les produits menstruels seraient aussi accessibles que le papier de toilette dans les salles de bain publiques. Comme tous les problèmes d’injustice sociale et de marginalisation des populations vulnérables, la précarité menstruelle est un problème systémique. Il faut alors y répondre par des actions systémiques. La dignité est un vecteur d’émancipation. Notre gouvernement devrait faire tout en son pouvoir pour l’offrir à ses citoyen·ne·s.

L’Écosse a fait les manchettes partout dans le monde grâce à sa décision d’offrir des produits menstruels gratuitement dans ses institutions publiques. Ce geste a reconnu que l’équité menstruelle est bel et bien l’affaire de tous·tes, parce c’est un problème qui s’immisce dans toutes les sphères de notre société. En déstigmatisant les menstruations, une loi comme celle de l’Écosse représente un pas en avant décisif dans la lutte pour l’équité des genres.

Dans les prochaines semaines, Monthly Dignity lancera en ligne une pétition adressée au gouvernement fédéral qui demande une offre juste et non discriminatoire de produits menstruels à toutes les personnes qui en ont besoin. Si l’Écosse est capable de mettre en marche une telle mesure, nous le sommes aussi. Parce que l’accès aux produits menstruels devrait être un droit et non un privilège.


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