Accoucher d’une culture en marchant

Un retour sur l’ouvrage de Kim O’Bomsawin et de Joséphine Bacon.

Elissa Kayal | Le Délit

Je m’appelle humain (2020) est un documentaire de Kim O’Bomsawin faisant le portrait de l’incontournable femme de lettres innue Joséphine Bacon. Le projet de la réalisatrice abénakise est de mettre de l’avant les cultures des Peuples autochtones afin que les prochaines générations ne les perdent pas et puissent se les réapproprier. Je m’appelle humain, gagnant de plusieurs prix prestigieux, dont les prix du meilleur documentaire canadien aux festivals du film de Vancouver et de Calgary, fait partie de ce projet d’envergure. Contemplatif et poétique, le film retrace les moments épars d’un passé à la fois historique et biographique, puisant dans des archives visuelles et sonores inédites et évoquant, plus implicitement parfois, la douleur d’une identité extirpée. La poésie de la toundra, la force de l’image et l’humanité de Joséphine Bacon font de ce documentaire une célébration puissante de l’identité innue. 

« J’ai usé ma vie sur l’asphalte                            « Ninanutan nitinniun ka pitshikatet meshkanat

Des mots me viennent                                      Aimuna nipeten » 

Dans une langue qui n’est pas la mienne » 

Joséphine Bacon

Le mot poésie n’existe pas en innu-aimun. Pourtant, cela n’empêchera pas le public de se laisser transporter par la sensibilité et la littérature du film, qui puise sa force dans un équilibre impressionnant entre l’identitaire et l’universel. La définition de la poésie pour Joséphine Bacon est celle des moments intimes, du silence, de la simplicité — de celui qui s’arrête pour regarder. « On était poète juste à vivre en harmonie avec l’eau, avec la terre… Dans leur silence, c’étaient de grands poètes », dit-elle de ses ancêtres dès la scène d’ouverture. Le documentaire incarne cette vision poétique avec ses nombreuses scènes sans paroles, où le paysage et la nature parlent d’eux-mêmes. S’emmêlent de temps en temps à ces images des séquences de vers récités par Joséphine Bacon, un mélange mélodieux de français et d’innu-aimun. Ainsi, la puissance de ses mots se reflète dans la toundra elle-même, espace vaste d’apparence simple qui regorge cependant d’une vie émouvante.

La forme du documentaire vient habilement se fondre à son propos. Elle met en lumière, dans sa cinématographie, une dualité entre l’horizontalité et la verticalité. En effet, Joséphine Bacon, sous la direction de Kim O’Bomsawin, guide l’auditoire à travers l’horizontalité de la toundra en nous laissant voir des paysages sublimes et en s’attardant à l’importance du regard vers l’horizon. La poétesse y contraste la verticalité des gratte-ciels en faisant part de ses expériences de jeunesse où elle errait dans la ville.

« Je n’ai pas la démarche féline         « Apu tapue utshimashkueupaniuian pemuteiani

J’ai le dos des femmes ancêtres     Anikashkau nishpishkun miam tshiashishkueu

Les jambes arquées                        Nuatshikaten

De celles qui ont partagé                 Miam ishkueu ka pakatat

De celles qui accouchent                 Miam ishkueu ka peshuat auassa pemuteti »

En marchant »

Joséphine Bacon

Le choc que provoque la comparaison entre l’itinérance associée à la ville verticale et le nomadisme intrinsèque à l’horizontalité de la nature est poignant pour l’auditoire. Kim O’Bomsawin semble vouloir véhiculer que la verticalité de la modernité — et tout ce qui en découle — est en train de camoufler, voire tuer, l’horizon ; en ce sens qu’elle tue non seulement la nature, mais aussi l’espoir d’un futur. La voix poétique de Joséphine Bacon vient alors agir comme un contrepouvoir à cette modernité destructrice en y opposant une résilience immortelle, un désir de vouloir protéger ce qui lui est cher : la langue, l’identité et l’histoire de sa nation.

Maison 4:3

Le primat accordé à la langue dans le documentaire de Kim O’Bomsawin traduit la nécessité pour une nation de pouvoir raconter sa propre histoire afin qu’elle ne sombre pas dans l’oubli. La réalisatrice le donne brillamment à voir lorsqu’elle fait entendre à la poétesse de vieux enregistrements où l’on peut écouter celle-ci s’entretenir en innu-aimun avec des aînés de sa nation. La poétesse, également traductrice, accorde elle aussi une importance primordiale à l’innu-aimun, une langue dont le nom signifie, d’ailleurs, « être humain ». Les archives sonores des aînés démontrent la fragilité de la tradition orale et l’entreprise salvatrice qu’était celle de la protéger en essayant de la rendre accessible par le biais de la traduction et de l’enregistrement. Ces archives témoignent aussi d’une volonté d’assurer à l’innu-aimun une certaine pérennité. Cette entreprise est, d’ailleurs, toujours d’actualité, car malgré qu’il y a eu des efforts considérables déployés de manière fructueuse afin de protéger cette langue, un risque constant qu’elle soit oubliée persiste.

« Cette nuit je cherche des mots        « Tipishkau aimunissa ninanatuapaten

Des mots qui sonnent musique         Aimunissa e minutakuaki

Des mots qui peignent couleur          Aimunissa unashinataikan e takuak

Des mots qui hurlent silence             Aimunissa e tepuemakaki

Des mots sans dimension »               Aimunissa nutim ka issishuemakaki »

Joséphine Bacon

À travers le documentaire, on comprend que la poétesse se sert de ses mots et de sa poésie pour non seulement tenter de réactualiser et de redécouvrir sa propre culture, mais également pour la conserver et la protéger. En un mot, c’est un travail d’anthropologie et d’histoire linguistique qu’elle entreprend à chaque recueil qu’elle écrit et à chaque mot qu’elle redécouvre. Dans un certain sens, Joséphine Bacon incarne une archéologue de la langue innue. À plusieurs moments dans le documentaire, Bacon s’étonne à la découverte d’un mot innu prononcé par l’une de ses amies. Le public est alors confronté à un constat alarmant : si une femme de lettres du calibre de Joséphine Bacon oublie ou ignore comment se disent certaines choses dans sa langue, qu’en est-il des autres membres de sa nation ? Pour eux, le langage ancestral et, par extension, leur culture paraissent encore plus hors d’atteinte. La tâche faramineuse entreprise par la poétesse et la réalisatrice de redécouvrir cette langue, ces mots rares, parfois perdus, et de les graver dans l’espace poétique et cinématographique est alors d’autant plus essentielle. 

Le documentaire s’attarde donc à la résilience et au combat de chaque instant, nécessaires afin de lutter contre l’assimilation culturelle et identitaire. Cette résistance est seulement possible par la valorisation des savoir-faire anciens et le retour aux sources de ce qu’est un humain. Pour Joséphine Bacon, ce retour passe par la reconquête de la toundra et de l’histoire spirituelle ancestrale qu’elle renferme en ses secrets, car les histoires que lui racontaient les aînés de sa nation étaient empreintes d’une richesse spirituelle immense. Les références qu’effectue O’Bomsawin à Papakassik, le maître des caribous, sont omniprésentes dans le documentaire et accentuent ce désir de renouer avec une spiritualité presque perdue dans la toundra.

« L’identité sommeille                               « Apu nanitam nishtuapamitishuian

Un désir d’espaces                                    Nipa minueniten taian e mishitueiat

Se bat dans la mémoire                            Apu tshekuan ui uni-tshissitutaman

La réponse se dessine                               Mishau tipatshimun nuapishtikuaneunit

Sur mes cheveux gris »                              Nititshia nuitamakun anite uet utik »

Joséphine Bacon

L’identité perdue et graduellement retrouvée se manifeste à travers plusieurs motifs qui habitent l’œuvre de Joséphine Bacon : l’espace, les rêves et les mythes. Le documentaire en témoigne, présentant la poétesse qui marche la toundra, Montréal et sa terre ancestrale. En marchant Montréal, Joséphine Bacon s’émerveille, avec un petit pincement au cœur, des choses qui changent, comme la toponymie, et des choses qui restent toujours les mêmes, comme le sentiment vertigineux de la verticalité urbaine et l’aliénation ressentie en y déambulant. Elle se remémore un passé vécu, mais aussi un passé lointain, plus grand qu’elle-même. Parlant de ses années d’itinérance, elle dit : « On marchait Montréal comme nos pères et nos grands-pères [marchaient la toundra]. On survivait. » La marche tangible cède donc la place à une marche intemporelle, presque existentielle, où les lieux et les époques se superposent. Le concept d’identité ne peut donc être séparé de celui de l’espace, où l’identité s’épanouit — quand cela lui est permis. L’espace crée le souvenir, le garde, l’augmente, le superpose et le transforme finalement en un récit intérieur vivant. L’espace transformé, c’est le rêve.

« Je ne me souviens pas toujours    « Apu nanitam ntshissentitam

d’où je viens                                 ananite uetuteian

dans mon sommeil,                       muku peuamuiani

mes rêves me rappellent               nuitamakun

qui je suis                        

jamais mes origines                e innuian kie eka nita

ne me quitteront »                  tshe nakatikuian »

Joséphine Bacon

Le rêve est primordial pour la construction d’une identité volée, car le rêve fait fonction de voyage. Quand Joséphine Bacon attend l’autobus sur la rue Bélanger, elle ferme les yeux et se fait transporter en d’autres lieux. En un clin d’œil, l’arrêt d’autobus fait place à la rivière, où elle voit les aînés assis face à la mer. « Eux seuls voient ce qu’ils regardent », écrit-elle. Le rêve fait aussi fonction de liaison ; il permet une compréhension plus profonde de la réalité et une connexion avec le monde. Quand Joséphine Bacon regarde le caribou chassé, mort à ses pieds, elle le remercie et prie : « Je vais t’attendre dans mes rêves pour que je puisse mieux t’entendre et te voir ». Toutefois, au-delà du rêve, la culture se transmet naturellement par les aînés, dont le rôle intergénérationnel est de véhiculer et de faire vivre les histoires. Ainsi, c’est grâce aux aînés que la notion de mythe, au sens de discours explicatif des origines et de la vie, est possible. C’est pour cette raison que les plus vieux de la communauté sont si aimés, respectés et écoutés ; leur valorisation par les plus jeunes est profondément touchante. « Tu as besoin d’eux », dit la poétesse, « pour qu’ils te racontent le début du monde. » 

« Je porte ma grand-mère sur le dos       « Pushakan nakatuenitam ͧ kutuannu

Mes genoux ploient                                nuiutimau nukum

Sous tant de sagesse »                           nitshikuma nipashkupanua »

Joséphine Bacon

Nous l’avons vu sans l’ombre d’un doute : Joséphine Bacon, par sa poésie et sa forte présence dans les milieux culturels québécois et canadien, contribue à protéger et à mettre de l’avant les cultures des Peuples autochtones. Il est également possible de contribuer, par le biais du fonds Joséphine Bacon, à un programme qui permettrait à un·e jeune adolescent·e issu·e des Nations autochtones d’effectuer, grâce à vos dons, une immersion en territoire ancestral innu pour lui permettre une réappropriation de sa culture lors d’un voyage initiatique de sept jours. Vous pouvez visiter cette plateforme en ligne pour plus d’informations ou pour faire un don.


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