Peut-on contrôler notre angoisse ?

L’ours, le précipice et le devoir d’économie chez le jeune Sartre.

Marco-Antonio Hauwert Rueda | Le Délit

L’un des philosophes les plus influents du 20e siècle, Jean-Paul Sartre s’est intéressé très tôt à la structure des émotions. Celles-ci jouent en effet un rôle central dans Esquisse d’une théorie des émotions (1938, ci-après l’Esquisse) et L’être et le néant (1943, ci-après l’Être), car elles permettent d’illustrer la façon dont nous appréhendons le monde. Selon le philosophe, nous sommes fondamentalement libres de ressentir l’émotion que nous choisissons, même si cette liberté n’est pas toujours évidente à nos yeux.

Cependant, la structure des émotions qui est présentée dans ces deux œuvres diffère légèrement. Alors que l’Esquisse soutient que la conscience dispose d’une liberté absolue quant à la façon dont elle appréhende le monde, l’Être semble suggérer que cette liberté est limitée : l’émotion d’angoisse, contrairement aux autres émotions, semble toujours nous hanter malgré nous. Pouvons-nous donc concilier cette tension entre les deux ouvrages ? Et, crucialement, avons-nous tout de même une certaine liberté sur notre angoisse ? 

La conscience sartrienne

La conscience, selon Sartre, ne fonctionne pas comme une espèce de boîte physique qui subit certains états mentaux en réaction à certaines stimulations extérieures ; nous voilà l’avis des psychologues, auxquels Sartre s’oppose fermement. Pour lui, la conscience « n’a pas d’intérieur » puisqu’elle n’est même pas une chose à proprement parler. La conscience est plutôt une action : elle est l’activité intentionnelle de création de sens dans le monde. 

La conscience constitue le monde continuellement, nécessairement et intentionnellement. Bien entendu, cela ne veut pas dire que la conscience construit littéralement, disons, les océans et les montagnes de notre univers. Ceux-ci sont réels et existent au-delà de la conscience. Plutôt, Sartre écrit que la conscience donne un sens à ces vagues et ces montagnes, leur donne leurs attributs, leur signifiance.

Crucialement, la conscience est indéterminée dans la façon dont elle peint le monde qui l’entoure. Je suis totalement libre de peindre les océans et montagnes comme beaux, tristes ou effrayants. Par contre, je ne suis pas libre d’échapper à mon obligation de constituer le monde. Je dois peindre les océans et montagnes d’une façon ou d’une autre. « Je suis condamné à être libre. »

L’émotion dans l’Esquisse

Selon l’Esquisse, la conscience humaine appréhende intuitivement le monde solipsiste – c’est à dire, ce monde où nous n’avons pas à faire à l’existence des autres humains, ce monde des objets de la nature, des tâches du quotidien, et des faits de la vie – comme un « monde déterministe d’ustensiles ». En d’autres termes, je vois le monde comme régi par des mécanismes déterministes de cause et effet, et j’utilise les objets situés dans ce monde comme des « ustensiles », ou des instruments, que je peux utiliser pour atteindre mes buts. Si, par exemple, mon but est de traverser une forêt à la marche dans un certain délai, et que mes jambes commencent à être endolories, me ralentissant dans ma démarche, je peux prendre un bâton et l’utiliser comme canne pour m’aider à atteindre mon but.

Cette attitude à l’égard du monde, nous l’appellerons l’attitude « instrumentale ». Notons d’ailleurs que cette attitude instrumentale est intrinsèquement non-affective – ou non-émotionnelle – selon Sartre. Le monde qui m’entoure alors que je traverse la forêt n’a pas de qualité émotionnelle intuitive à mes yeux. La forêt et le bâton ne sont que des instruments qui me permettent d’atteindre mes buts, et ne sont a priori ni beaux, ni laids, ni tristes, ni réjouissants.

Dans l’attitude magique, je cesse de constituer le monde comme déterministe et je commence à le voir affectivement et méta-spatialement, à travers la lentille de l’émotion

Naturellement, comme ce monde instrumental a une complexité inhérente, un certain nombre de difficultés peuvent toujours surgir lorsque je poursuis mes objectifs. Par exemple, un ours affamé peut soudainement apparaître sur mon chemin à travers la forêt. Si, en plus de traverser cette forêt, mon but est de rester en vie, l’ours constitue alors un obstacle évident à la réalisation de cet objectif. 

En réponse à cette difficulté perçue, je peux faire l’une des deux choses suivantes. D’abord, je peux essayer de résoudre cette difficulté dans le cadre des règles établies du monde déterministe. Dans notre exemple, cela pourrait signifier sortir un sifflet à ours de ma poche, souffler dedans et faire ainsi fuir l’ours. Si, toutefois, je considère le problème de ma situation comme trop difficile à résoudre dans les règles du monde instrumental, j’ai une deuxième possibilité : je peux entièrement changer mon attitude envers le monde, et passer à ce que Sartre appelle l’attitude « magique ». Avec la présence de l’ours, je considère que la réalisation de mes objectifs est impossible, et je commence à ressentir l’émotion de peur, deffroi. Je donne à l’ours la qualité émotionnelle d’effrayant et je commence à courir dans la direction opposée. Je sais très bien que mon effort est vain, puisque l’ours court deux fois plus vite que moi, mais je me trompe intentionnellement en me disant que le fait de m’enfuir pourra créer une certaine distance imaginaire entre le problème et moi-même. Dans l’attitude magique, je cesse de constituer le monde comme déterministe et je commence à le voir affectivement et méta-spatialement, à travers la lentille de l’émotion.

Notons qu’au cours de toute cette expérience émotionnelle, je demeure libre de changer le sens que j’attribue à ma situation. Peindre l’ours comme effrayant n’est pas une nécessité, et je peux choisir de le peindre différemment – par exemple comme excitant, intéressant, ou réjouissant – à tout moment. Cependant, je ne suis jamais conscient de cette liberté de façon explicite, ou réfléchie. Je suis conscient du monde que je constitue émotionnellement parce que je le prends réflexivement comme mon objet, mais je ne suis conscient que tacitement, ou non réflexivement, de ma liberté de le constituer. Cette condition est en effet inhérente à toutes les émotions présentées par Sartre dans l’Esquisse. Mais dans l’Être, le philosophe présente aussi une façon de prendre conscience de cette liberté de façon réfléchie. Cette compréhension réfléchie de notre liberté, Sartre l’appelle « angoisse ».

L’angoisse dans L’être et le néant 

Dans L’être et le néant, Sartre fait une observation cruciale : je ne peux pas contrôler aujourd’hui ce que ma conscience fera dans le futur, et je ne suis pas conditionné aujourd’hui par ce que ma conscience s’est entrepris à décider hier. Si, aujourd’hui, je me promets que demain, je m’assoirai à mon bureau et ferai mon devoir d’économie, rien ne me garantit que je donnerai effectivement suite à ce souhait le moment venu. Même si je peux vouloir lutter contre cette réalité, ma conscience future reste indéterminée par les décisions que je prends aujourd’hui. Et c’est en réalisant cette indépendance temporelle que je ressens l’émotion d’angoisse.

Sartre illustre l’angoisse à travers l’exemple du vertige. Imaginons que je me promène sur un sentier qui longe le bord d’un précipice. Je peux m’éloigner du précipice, mais j’éprouverai tout de même une certaine émotion négative : le vertige. « Le vertige », écrit Sartre, « est angoisse dans la mesure où je redoute non de tomber dans le précipice mais de m’y jeter ». L’angoisse est différente de la peur en ce sens-là : la peur est projetée sur un objet particulier – l’événement de tomber dans le précipice – et peut être atténuée en éloignant cet objet. Mais l’angoisse est projetée sur ma conscience elle-même – c’est la peur de la possibilité de me jeter dans le précipice à un moment dans l’avenir, en sachant que ma conscience présente ne peut rien faire pour empêcher cette possibilité.

La structure de l’angoisse est donc très différente des émotions présentées auparavant. Dans l’Esquisse, je demeure toujours libre de changer – ou même d’effacer – ma constitution émotionnelle du monde, alors que dans l’Être, je ne suis pas libre d’éliminer l’angoisse. Dans la mesure où je dois prendre le monde comme objet de réflexion – cela inclut mon passé et mon futur – je ne peux m’empêcher d’avoir une compréhension réfléchie de la condition indéterminée de ma conscience (passée et future). L’angoisse est toujours , se profilant à l’horizon, et je ne suis pas libre de l’effacer.

L’angoisse n’est peur que dans la mesure où elle est angoisse d’une possibilité qui fait peur

Ainsi semblons-nous trouver une certaine tension entre les deux écrits de Sartre : si l’Esquisse nous dit que toutes les émotions sont contingentes, l’Être nous montre qu’il y a au moins une émotion nécessaire et inconditionnelle : l’angoisse. Cela signifie-t-il donc qu’il y a une limite à la liberté que j’ai de constituer le monde ?

L’angoisse comme émotion post-émotionnelle 

L’idée d’angoisse, contrairement aux apparences, ne limite en fait pas ma liberté, car le récit que Sartre fait de l’angoisse – à travers l’exemple du vertige – est trompeur. Dans l’Être , l’angoisse est présentée comme une sorte de peur que je ne peux pas éviter. Mais la seule raison pour laquelle j’associe l’angoisse à la peur est que l’événement de tomber du précipice est constitué par ma conscience comme étant effrayant. Autrement dit, l’angoisse n’est peur que dans la mesure où elle est angoisse d’une possibilité qui fait peur. Cependant, comme l’indique l’Esquisse, je demeure libre de choisir si je donne la qualité d’effrayante à l’éventualité d’une chute. Si je le veux bien, je peux même choisir de qualifier cet événement de joyeux. Et dès que le fait de tomber dans le précipice devient une possibilité joyeuse, l’angoisse quant à la possibilité de me jeter dans le précipice devient une émotion tout aussi joyeuse. 

En somme, si l’angoisse doit être comprise comme la réalisation du fait que ma conscience est libre, rien ne m’indique comment je dois envisager cette liberté. En ce sens, l’angoisse, contrairement aux autres émotions, est une émotion affectivement neutre. Ou plutôt, l’angoisse est une émotion post-émotionnelle, puisqu’elle adopte le caractère émotionnel de mon monde de possibilités après que ce caractère ait été librement défini par ma conscience. Bien que l’angoisse soit nécessaire, son caractère est contingent et libre d’être changé. Qui plus est, si j’adopte l’attitude instrumentale pour appréhender le monde – la manière intuitive d’aborder le monde solipsiste selon Sartre – l’angoisse devient paradoxalement une émotion totalement dénuée d’émotion.

Voilà donc comment réconcilier l’angoisse dans l’Être avec les autres émotions dans l’Esquisse. L’angoisse surgit lorsque je réalise ma liberté intertemporelle. L’angoisse surgit lorsque je me rends compte que rien ne garantit que je travaillerai sur mon devoir d’économie demain. Cependant, cette absence de pouvoir sur ma conscience – future et passée – ne doit pas nécessairement être appréhendée avec peur, ou préoccupation. Dans le sens le plus fondamental du terme, je suis toujours libre de décider de peindre cette absence de pouvoir comme intrigante, prometteuse, ou juste neutre. Même si je ne sais pas si je ferai mon devoir d’économie demain, cela ne doit pas forcément me préoccuper car – qui sait ? – il se peut que je fasse quelque chose de beaucoup plus intéressant.


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