Un tour de force au grand écran

La déesse des mouches à feu scintille aux antipodes des films hollywoodiens.

Parker Le Bras-Brown | Le Délit

La déesse des mouches à feu est le troisième long métrage de fiction d’Anaïs Barbeau-Lavalette et met en vedette Kelly Dépeault dans le rôle de Catherine, une jeune fille cheminant maladroitement à travers les méandres complexes de l’adolescence. À l’action campée au milieu des années 1990 à Chicoutimi au Saguenay, le film est une adaptation du roman éponyme de Geneviève Pettersen paru en 2014. 

Un départ frappant

Dès les premières minutes, l’auditoire est happé par l’intensité qui émane de l’écran. Barbeau-Lavalette dirige d’une main de maître une scène où Catherine, totalement impuissante, voit la journée de son seizième anniversaire tourner au désastre alors que ses parents s’enfoncent dans ce qui semble être une énième dispute chargée d’agressivité. Les deux figures parentales, au bord d’une séparation qui s’annonce tumultueuse et violente, sont incarnées avec brio par Caroline Néron et Normand d’Amour qui livrent des performances touchantes et sincères qui n’ont d’égales que celle de la remarquable Kelly Dépeault, qui porte sur ses jeunes épaules un rôle exigeant et complexe. C’est donc à partir de cette triste prémisse que la trame narrative se déploie.

Le cheminement de Catherine au secondaire est bouleversé lorsqu’elle intègre une nouvelle bande dont les membres passent la majorité de leur temps à flâner, cigarette à la bouche, et à s’adonner à une consommation excessive de mescaline, ou « mess ». Comme bien des adolescents et adolescentes, Catherine sent le besoin d’expérimenter et décide de s’abandonner au mode de vie enfumé et hallucinogène de ses nouveaux·elles ami·e·s. En fin de compte, cela n’a rien d’étonnant puisqu’elle rêve de ressembler au personnage de Mia Wallace dans Fiction pulpeuse, film iconique de la culture populaire des années 1990.

« De l’amour au deuil, en passant par la sexualité, l’amitié et la colère, ce spectacle est livré de manière extrêmement intimiste par une caméra nerveuse, presque intrusive, qui capture en gros plans les états d’âme des personnages »

Une exécution efficace, mais prévisible

Ceux et celles qui s’attendent à des rebondissements seront déçu·e·s. Après tout, le film relate le quotidien d’une adolescente. On assiste néanmoins à un captivant tourbillon émotionnel et sensoriel à travers lequel se transforme peu à peu la jeune fille en déesse des mouches à feu pleinement émancipée. De l’amour au deuil, en passant par la sexualité, l’amitié et la colère, ce spectacle est livré de manière extrêmement intimiste par une caméra nerveuse, presque intrusive, qui capture en gros plans les états d’âme des personnages. Cette même caméra est aidée d’une très faible profondeur de champ lui permettant de filmer nettement les sujets situés très près de l’objectif, alors que tous les éléments composant l’arrière-plan demeurent très brouillés. Cette technique crée une impression d’isolement des sujets en plus de reproduire en quelque sorte les effets de la mescaline sur les sens.

La direction de la photographie, efficace au début, peut toutefois devenir éreintante puisque le·la spectateur·rice étourdi·e est forcé·e d’appréhender le monde à travers le regard des personnages qui sont, la plupart du temps, sous l’influence de la drogue. Cette intoxication constante contribue aussi à une certaine indifférence de l’auditoire à l’égard des protagonistes, puisque leur état d’enivrement hermétique empêche d’accéder complètement à leur réalité. Là se trouve peut-être l’une des faiblesses du film : Barbeau-Lavalette n’arrive pas à mobiliser un engagement émotionnel complet de la part de l’assistance, même dans les moments les plus dramatiques. L’attachement que l’on développe pour Catherine à travers le roman de Geneviève Pettersen ne se fait pas tout à fait ressentir lors de l’écoute du film. Il est vrai, toutefois, que la narration subjective utilisée par l’autrice pour faire voir au lectorat le monde à travers les yeux de sa protagoniste donne un certain avantage à l’œuvre littéraire par rapport à son itération cinématographique, qui ne fait jamais appel à la voix hors champ. Le film a plutôt recours à une importante utilisation de la musique visant à intensifier les scènes dramatiques, ce qui parvient malgré tout à faire vivre quelques émotions à l’auditoire. Le résultat final constitue dans l’ensemble une œuvre mature et réussie.

« Barbeau-Lavalette n’arrive pas à mobiliser un engagement émotionnel complet de la part de l’assistance, même dans les moments les plus dramatiques »

Un avenir incertain 

À sa sortie en salle en septembre dernier, le film avait connu un important succès critique ainsi qu’une très bonne performance au box-office. En effet, il s’était classé premier au Canada dès la fin de sa première semaine en salle. Les cinéphiles devront toutefois prendre leur mal en patience avant de pouvoir écouter le film en raison du passage en zone rouge de plusieurs régions du Québec et de la fermeture des salles de cinéma. Le distributeur, Entracte Films, compte procéder à une nouvelle sortie nationale lorsque les circonstances le permettront.


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