Élections sur fond de divisions

Deux professeurs de McGill partagent leurs avis sur les élections américaines. 

Rosie Kerr, Unsplash

Dans le cadre d’un webinaire en deux parties organisé par l’Association des diplômé·e·s de l’Université McGill les 22 octobre et 5 novembre derniers, les professeurs Jason Opal et Mugambi Jouet ont discuté des enjeux-clés et du caractère exceptionnel des élections américaines de 2020. Jason Opal, professeur au département d’Histoire et études classiques de McGill, est un spécialiste de l’histoire des États-Unis et est l’auteur de Avenging the People : Andrew Jackson, the Rule of Law, and the American Nation (2017). Mugambi Jouet, professeur à la Faculté de droit de McGill, est un ancien défenseur public de l’État de New York et l’auteur de Exceptional America : What Divides America from the World and from Each Other (2017). La discussion était modérée par Derek Cassof, Directeur général des communications à l’avancement universitaire à McGill. 

Des élections exceptionnelles

Interrogés sur le caractère historique du scrutin présidentiel de 2020, les professeurs Opal et Jouet ont souligné que ces élections étaient « exceptionnelles ». Cet adjectif fréquemment utilisé pour désigner la nation américaine ne serait pas un indicateur de sa supériorité, mais plutôt comme un marqueur de la singularité des États-Unis, qui seraient une « exception » parmi les démocraties occidentales. 

En effet, selon le professeur Jouet, les États-Unis seraient extrêmement divisés sur un nombre d’enjeux non controversés dans les autres démocraties occidentales, comme l’accès universel aux soins de santé. Cette extrême polarisation de la société américaine serait axée autour de quatre principales zones de fracture : la réalité factuelle, les inégalités économiques, la religion et la race. Ces divisions sociétales préexistantes au mandat de Donald Trump et beaucoup plus profondes que dans le reste du monde n’auraient été que personnifiées et exacerbées par le président sortant, selon le professeur Opal. 

Ce dernier a d’ailleurs souligné que les élections de 2020 étaient exceptionnelles, car le président sortant a affirmé avant même que le décompte des votes ne commence qu’il n’accepterait pas les résultats et les contesterait, remettant ainsi en question la légitimité du processus électoral. Allant de pair avec la crainte de violences à l’issue des élections, cette annonce préalable de répudiation des résultats rappellerait de façon troublante les élections présidentielles de 1860, celles ayant précédé la guerre de Sécession américaine, selon le professeur Opal.

Conseils pour présider une Amérique divisée

La rhétorique du président sortant semblerait avoir posé un dilemme à ses partisan·e·s entre une victoire républicaine ou une fraude électorale, selon le professeur Jouet. Cet ultimatum éliminerait toute légitimité pour une présidence de Joe Biden chez plusieurs millions d’Américain·e·s, car la majorité de l’électorat républicain considérerait Donald Trump « honnête et digne de confiance ». 

Les États-Unis auraient toujours été difficiles à gouverner. Le professeur Jouet a avancé que cette tâche ardue ne serait qu’aggravée par la polarisation actuelle de la nation, alors qu’une partie non-négligeable de la population croirait que les élections auraient été « volées » et que des immigrant·e·s sans papiers auraient frauduleusement voté pour le futur président Joe Biden. 

« Construire quelque chose dont l’objectif est de guérir le corps humain serait peut-être un bon point de départ pour guérir le corps politique du pays »

Professeur Jason Opal

Face à cette division fondamentale entre les camps républicain et démocrate sur la question de sa légitimité, Joe Biden devrait créer un langage politique qui s’éloignerait des enjeux sociétaux polarisants et se concentrer sur des projets pratiques, selon le professeur Opal. Par exemple, alors que la pandémie de COVID-19 remplit les hôpitaux à pleine capacité, il suggère d’en construire de nouveaux. Ce type de projet créerait des emplois, soulagerait les pressions subies par le système de santé américain et revigorerait des communautés. « Construire quelque chose dont l’objectif est de guérir le corps humain serait peut-être un bon point de départ pour guérir le corps politique du pays », a affirmé le professeur Opal. 

Le professeur Jouet a renchéri sur ce point, en affirmant que les enjeux économiques de base – les bread and butter issues – seraient plus importants pour le public américain que les enjeux polarisants tels que le droit aux armes, l’avortement ou le racisme. Joe Biden devrait donc se dédier à ces questions économiques quotidiennes, car, à moins d’un changement de paradigme dans la politique des États-Unis, les perceptions partisanes demeureraient irréconciliables. « Il sera peut-être nécessaire de s’entendre sur le fait qu’on ne sera pas d’accord, d’accepter qu’il n’y aura pas de terrain d’entente, jusqu’à ce que les mentalités évoluent », a dit le professeur Jouet.

Un avertissement

Le professeur Jouet a souligné qu’il serait erroné d’assimiler l’évolution du Parti républicain des États-Unis avec celle du Parti conservateur du Canada ou de partis conservateurs d’autres démocraties occidentales. Ce contraste entre le camp conservateur américain et ses homologues internationaux serait attribuable au phénomène de la polarisation asymétrique : au cours des dernières décennies, le Grand Old Party se serait beaucoup plus déplacé vers la droite, par rapport au Parti démocrate vers la gauche sur l’échiquier politique. Ainsi, le Parti démocrate des États-Unis serait plus idéologiquement similaire aux partis conservateurs des autres démocraties occidentales qu’à leurs compatriotes républicains, selon le professeur Jouet.

« Concevez votre démocratie comme un traité de paix avec votre peuple »

Professeur Jason Opal

Malgré la singularité de ces deux visions incompatibles des États-Unis qui causent la paralysie politique américaine, le professeur Opal a voulu émettre un avertissement aux autres démocraties occidentales afin d’éviter de telles divisions. « Concevez votre démocratie comme un traité de paix avec votre peuple », a‑t-il affirmé, soulignant l’importance de ne pas la tenir pour acquise, car « elle peut se détériorer » très rapidement. Afin d’éviter que les problèmes affligeant les États-Unis ne s’enchâssent dans la structure du débat de société, le professeur Opal a conseillé aux autres nations d’inciter les bons comportements politiques, notamment en adoptant le scrutin proportionnel, en mettant régulièrement à jour leurs documents constitutionnels ou encore en obligeant les partis politique à avoir une plateforme et à la dévoiler avant les élections. « Il est beaucoup plus facile pour une nation de prévenir ces divisions en amont que de tenter de leur échapper en aval » a affirmé le professeur Opal. 

Il est à noter que ce webinaire a eu lieu avant que le candidat démocrate Joe Biden ne soit annoncé vainqueur des élections présidentielles américaines le 7 novembre dernier.


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