Définancement des institutions anglophones : un remède pire que le mal

Une réponse à la proposition de PSPP à propos du réseau d’éducation postsecondaire anglophone.

Parker Le Bras-Brown | Le Délit

À peine une semaine après son élection comme chef du Parti Québécois, Paul St-Pierre Plamondon se lance déjà dans une charge contre le réseau anglophone d’éducation supérieure, en proposant la diminution de son financement afin qu’il réfléchisse le « poids démographique de la minorité historique anglophone ». En tout respect, une telle proposition me semble contre-intuitive pour un mouvement dont le but est censé être l’émancipation et le progrès de la nation québécoise.

Une polémique qui n’est pas justifiée par les données

M. Saint-Pierre Plamondon fonde sa proposition sur la prétention que les cégeps et les universités anglophones anglicisent les jeunes Québécois et Québécoises. Or, selon l’OQLF, 90% des étudiants québécois fréquentent une école secondaire francophone. On retrouve dans ces écoles 28% des étudiants anglophones et 89% des étudiants allophones au Québec. Bien que 58% des allophones se tournent ensuite vers un cégep anglophone, il n’y a qu’un petit 7% des francophones qui en font de même. Cependant, 82% des étudiants québécois font leurs études dans une université francophone, dont 95% des francophones et 70% des allophones, alors que les allophones fréquentant les cégeps et universités francophones se multiplient. Alors, il n’y a que 5% des francophones et 19% des allophones qui abandonnent définitivement l’éducation francophone après le secondaire.

En fait, la situation linguistique n’est pas aussi alarmante que voudrait le faire croire le chef péquiste : les francophones et les allophones qui poursuivent leurs études postsecondaires en anglais ne sont qu’une minorité. Étant donné que le Québec est entouré de sociétés anglophones, qui sont ses partenaires économiques prédominants, leur choix n’est pas si surprenant.

Un réseau qui attire par les bénéfices du bilinguisme

Tandis que les pays européens imposent toujours plus d’instruction anglophone à l’école, les contribuables québécois ont le luxe d’une éducation supérieure anglophone prestigieuse, qui leur est ouverte sans aucun coût additionnel. Sans subir l’immersion anglaise forcée, comme c’est le cas aux Pays-Bas, les étudiants québécois peuvent perfectionner leur anglais avec quelques années d’éducation supérieure, après avoir déjà complété toute leur éducation formative en français. Il ne faut pas oublier que le réseau anglophone se transforme aussi pour s’adapter à cette réalité. Au Collège Dawson, certains professeurs acceptent beaucoup de travaux dans la langue de Molière, ce qui est déjà un acquis à l’Université McGill, où M. St-Pierre Plamondon affirme avoir étudié majoritairement en français avant sa maîtrise à l’Université d’Oxford.

Évidemment, un parcours collégial ou universitaire en anglais ne se traduit pas nécessairement en une conversion en anglophone. Au contraire, il peut offrir le bilinguisme et tous les avantages qui en découlent. Le choix de M. St-Pierre Plamondon ou de Jacques Parizeau (un diplômé de la London School of Economics) est tout à fait rationnel pour une personne désirant avancer son statut dans un monde dont la lingua franca est l’anglais. Quand les élites québécoises choisissent l’éducation supérieure anglaise, est-il scandaleux qu’une minorité de leurs compatriotes veuille les imiter, sans aucun coût additionnel à l’État québécois ?

Il s’agit d’une mesure paternaliste en contradiction avec l’esprit émancipateur de la Révolution tranquille

Une proposition inégalitaire et régressive

M. St-Pierre Plamondon semble vouloir fermer cette voie à tous, sauf à ceux qui sont suffisamment nantis pour se financer une éducation anglophone privée. La distinction prétendue entre bilinguisme institutionnel et individuel semble plutôt illusoire. La conséquence involontaire de cette proposition serait de restreindre la mobilité sociale de la classe moyenne francophone au profit de l’élite établie. Il s’agit d’une mesure paternaliste en contradiction avec l’esprit émancipateur de la Révolution tranquille, qui voulait rendre les Québécois et les Québécoises « maîtres chez eux» ; une telle restriction de leurs opportunités éducationnelles solidifierait leur soumission à une élite bilingue, qui détiendrait le privilège exclusif d’une éducation de calibre international. L’émancipation d’un peuple doit logiquement passer par l’émancipation des individus qui le constituent, particulièrement des moins aisés, et non par leur mise sous tutelle.

Force est d’admettre que le gouvernement actuel ait compris que l’avenir du Québec se fonde sur une population dynamique avec l’aise économique et la confiance nécessaires à la protection et le rayonnement de sa culture dans un contexte de mondialisation. Ainsi, l’on peut reprocher au chef péquiste de proposer une mesure qui restreindrait ce progrès émancipateur. On ne sauve pas une nation en la gardant pauvre, ignorante et isolée ; s’il y a une chose que l’on devrait avoir retenu de la Révolution tranquille, ce serait cette leçon.


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