Désinvestir à l’échelle du Canada

Une large coalition étudiante demande aux universités canadiennes de se débarrasser de leurs investissements dans les énergies fossiles.

Parker Le Bras-Brown | Le Délit

Le 8 septembre dernier, l’organisation pancanadienne de lutte contre les changements climatiques Divest Canada (Désinvestissement Canada, DC) a publié une lettre ouverte dans laquelle elle conviait les établissements d’enseignement à retirer tous leurs investissements dans les énergies fossiles. Elle demande également de cesser le financement d’autres « industries nuisibles » comme les fondations policières (qui financent certaines activités des services de police, dont l’achat d’armes provenant du secteur privé) et les entreprises fabricantes d’armes. DC est une coalition de comités étudiants de désinvestissement dans les universités canadiennes et a été constituée officiellement le 8 septembre, en même temps que la publication de la lettre.

Une industrie destructrice

Les signataires accusent le secteur des énergies fossiles d’être à la fois le responsable de la crise climatique et le principal acteur s’opposant à « une action climatique significative ». En participant à la construction de nouveaux pipelines et de sites d’extraction de ressources, ces entreprises font en sorte que les émissions s’éloignent des limites instaurées pour contenir l’augmentation de la température planétaire moyenne en dessous des deux degrés Celsius. Toutefois, les impacts sur le climat ne seraient pas les seules conséquences de cette industrie.

Selon l’organisation, en plus de causer le réchauffement climatique, les activités de ces industries participeraient à la pauvreté et à l’instabilité politique dans plusieurs régions du monde. Dans la section « À propos » de son site web, DC affirme aussi que les industries fossiles participent à la violence contre les autochtones et les personnes racisées à travers la destruction de l’environnement et le financement de la police « coloniale ».

Considérant ces conséquences, la lettre affirme que les universités agissent de manière paradoxale. « Les établissements d’enseignement sont censés nous préparer à notre avenir. Au lieu de cela, ils financent activement [sa] destruction. »

Les établissements d’enseignement sont censés nous préparer à notre avenir. Au lieu de cela, ils financent activement [sa] destruction

Extrait de la lettre de Désinvestissement Canada

Elle reconnaît toutefois que plusieurs universités se sont déjà engagées à se doter d’un portefeuille sans énergies fossiles, dont l’Université Concordia et l’UQAM.

Pas de demi-mesures

L’organisation met en garde contre les pratiques d’investissement dites « à faibles émissions », qui seraient trompeuses. Puisque ces labels ne prennent en considération que les émissions directement produites par les entreprises, ils ne tiennent pas en compte les conséquences « en aval » des produits extraits. Par exemple, une compagnie d’extraction de pétrole ne serait pénalisée que pour les émissions qui auraient eu lieu au cours de l’extraction, du transport ou de la transformation, mais pas pour les émissions que le pétrole produira au moment de son utilisation.

Il n’est pas exagéré de dire que le sort de l’humanité réside dans les [mesures] que nous prendrons maintenant

Extrait de la lettre de Désinvestissement Canada

Citant un rapport du Laboratoire national sur les énergies renouvelables au Colorado, la lettre indique que, dans le cas du charbon, 99% des émissions sont produites au moment de la combustion. Cette omission fait en sorte que certaines compagnies de l’industrie des énergies fossiles ont été incluses dans des fonds d’investissement à faibles émissions de l’Université de Colombie-Britannique. Quant aux investissements dits « responsables », qui tiennent en compte divers facteurs comme l’impact social et la gouvernance des entreprises, ils ne seraient, selon les signataires, qu’une façon d’éviter une action radicale contre cette industrie.

Pour une relance juste

La lettre encourage les dirigeant·e·s et les universités à travailler pour une relance économique juste, notamment à travers leurs investissements, afin de se remettre des crises qui ont secoué l’année 2020. Elle demande que 5% des actifs soient investis de manière à participer à ce projet. En plus de contribuer à l’avènement d’une société meilleure, ces investissements seraient, selon les signataires, plus sûrs et plus profitables. La lettre se termine en affirmant que les enjeux soulevés sont d’une importance capitale : « Il n’est pas exagéré de dire que le sort de l’humanité réside dans les [mesures] que nous prendrons maintenant. »

Selon Zahur Ashrafuzzaman, membre de Divest McGill (Désinvestissement McGill), la collaboration à l’échelle canadienne est un outil important pour avancer la lutte contre les investissements dans les énergies fossiles. Dans un courriel envoyé au Délit, il dit : « Les universités comme McGill portent une attention particulière à leur réputation, comparée à celle d’autres universités canadiennes qui se sont déjà engagées dans le désinvestissement comme l’Université de Colombie-Britannique ou Concordia. Lorsque l’on adresse explicitement une lettre pareille aux administrations de toutes nos universités, cela met davantage de pression. » La collaboration à grande échelle permettrait aussi l’échange d’outils et de techniques en plus d’offrir au mouvement un visage populaire et diversifié, ajoute Ashrafuzzaman.

Il a aussi confiance en l’impact que cette lettre peut avoir. « Que tant d’étudiants à travers le pays se rassemblent de cette façon afin d’exiger le désinvestissement ainsi que l’investissement responsable est sans précédent, et je crois que ça attirera l’attention de nos universités. Bien sûr, une lettre ouverte n’est qu’une partie de l’éventail des tactiques que nous utilisons et continuerons à utiliser. » Le 18 février dernier, le groupe étudiant a bloqué l’accès du bâtiment d’administration James en solidarité avec la lutte contre le controversé gazoduc Coastal GasLink, qui devait traverser le territoire Wet’suwet’en en Colombie-Britannique.

Depuis son émission, la lettre a été signée par environ 500 étudiant·e·s et une vingtaine d’organisations étudiantes pour le désinvestissement, dont Divest McGill.