Généalogie du binaire

Questionner la théorie des genres à travers la philosophie de Friedrich Nietzsche. 

Audrey Bourdon | Le Délit

Nietzsche n’a jamais, du moins explicitement dans ses écrits, développé de théorie relative aux genres. Il faut d’ailleurs attendre bien après la vie du feu philosophe pour que l’idée de genre, consolidée pour la première fois en 1935 par l’anthropologue américaine Margaret Mead, soit formulée. Pionnière dans le domaine, celle-ci distingue d’abord le rôle social de celui du sexe, admettant qu’il existe un spectre de sexualités et d’identités plus large que celui convenu alors par les études biologiques.

Bien que l’on épingle souvent à Nietzsche la figure du misogyne, l’on ne saurait réduire ses écrits sur la Femme — aussi brefs soient-ils — à ce seul fait. Plusieurs problèmes s’offrent d’ailleurs à nous dans cette tentative de relire, sous un jour contemporain, le philosophe. D’abord, les conditions dans lesquelles Nietzsche pense les rapports homme/femme ainsi que leurs rôles respectifs sont celles d’une autre époque : les aphorismes employés dans ses œuvres, d’une part, sont propres à l’écriture nietzschéenne, et d’une autre, puisent leur source à même la condition de la femme européenne du 19e siècle. Sujet des plus modernes, l’identité de genre vient alors s’inscrire dans un courant dépassant largement l’entendement qu’était celui de Nietzsche et de ses contemporains. Il est à nous, lectorat que l’on espère rigoureux, de se dégager de nos propres idéaux et perspectives, tout à fait socialement construits, liés à cette thématique moderne. Nietzsche provoque, et nous tenterons d’attraper quelques-unes de ses flèches acérées afin de spéculer sur la pensée qu’aurait développée le philosophe allemand s’il avait rencontré la théorie postmoderne de l’identité de genre.

Un rejet des dualités

À maintes reprises dans ses écrits, Nietzsche met en scène des dualités, afin de démontrer la tension en chaque chose. Il rejette l’affirmation générale de valeurs opposées, considérées comme complètement séparées et antagonistes. Il nous enseigne que les dualismes et « vérités » oppriment les gens, les empêchant de s’autodéterminer ; il faut plutôt laisser place à la liberté individuelle, l’indépendance et le rejet des croyances et des vérités interprétées. Attaquant la science, la religion et la morale, et défendant ces trois choses ailleurs et à d’autres moments, il affirme que celles-ci nous restreignent à une vision du monde trop monochrome. L’œuvre Par-delà bien et mal apporte d’ailleurs une contribution intéressante à la question du dualisme. Le philosophe nous invite à douter de ce dualisme, c’est-à-dire de l’existence d’une complète séparation des contraires. Chez Nietzsche, la catégorisation d’opposés ne relève que d’approximations qui font fi des variations existantes. La binarité viserait à rendre les choses cohérentes et uniformes, en facilitant la compréhension par tous. Et c’est cela même que Nietzsche attaque : il n’admet pas que ces vérités puissent convenir à tout le monde, et qu’elles suffisent à exprimer la réalité des choses. Il est alors nécessaire de former des paires de contraires afin de mieux définir leurs oppositions, pour mieux s’opposer à celles-ci. Parmi ces dualités trop étroites, l’on dénote les notions de bien et de mal, d’esprit et de corps, de vérité et de faux, de pureté et d’impureté. En ce qu’il a de dichotomique, le genre, plus précisément la relation homme/femme, s’inscrit aussi en tant que valeurs opposées.

Pour la philosophe Marilyn Frye, qui s’intéresse à la notion du dualisme dans le genre, l’adhésion aux rôles de genre n’est que le résultat d’une construction sociale, où « le dimorphisme apparent des sexes est si extrême » que l’on en vient à penser la femme et l’homme comme deux êtres fondamentalement différents. Dans son ouvrage Le Gai Savoir, Nietzsche défend une idée qui fait écho à la pensée de Frye : « [les choses et la manière dont on les nomme] — à l’origine le plus souvent une erreur et une décision […] — à la faveur de la croyance qu’on leur accorde et leur croissance de génération en génération […]. L’apparence initiale finit presque toujours par se transformer en essence et agit comme essence. » Ainsi, pour les deux philosophes, les réalités représentées par les figures de l’homme et la femme sont renforcées par de telles valeurs opposées, mais ne sont pas en elles-mêmes de véritables opposés.

Les réalités représentées par les figures de l’homme et la femme sont renforcées par de telles valeurs opposées, mais ne sont pas en elles-mêmes de véritables opposés

L’homme et la femme sont, dans leur représentation générale, deux antipodes, chacun portant les valeurs opposées. Face à cette dualité encapsulée dans les genres, Nietzsche pourrait alors défendre, comme il le fait pour d’autres types d’oppositions, l’idée que l’homme et la femme sont marqués par des variations de chacun, puisqu’ils n’appartiennent pas seulement à un côté du binaire, mais ont des caractéristiques de l’un et de l’autre. Ne pas se conformer à un genre serait une manière, selon la pensée de Nietzsche, d’admettre la fausseté de cette dualité.

Contre un discours victimisant

Si Nietzsche peut embrasser la non-conformité de genre comme un refus du dualisme homme/femme, il requiert maintenant de s’intéresser à la mesure dans laquelle cette admission pourrait se faire. Pour Nietzsche existe une morale du ressentiment, morale qu’il qualifie comme une psychologie du blâme, servant à attribuer les échecs des prétendus démunis aux succès des mieux nantis. À cet égard, certains seront toujours des moutons, réconfortés par ce qu’il appelle une « morale de troupeau » — la morale de tous, celle des faibles. Le ressentiment vient ainsi réaffecter la douleur liée au sentiment d’infériorité, puisqu’est créée l’illusion d’un ennemi, quelqu’un ou quelque chose qui peut être blâmé pour cette infériorité. Ce ressentiment pourrait se traduire, d’un point de vue moderne, par la propension de certaines personnes à se poser en victimes et à soutenir un discours victimaire. Ainsi, une personne de genre non conforme qui érigerait son identité avec un discours victimisant dégoûterait le philosophe allemand, comme c’est le cas pour nombre d’autres discours dont il traite. Cependant, une personne fière d’elle-même rejoindrait bon nombre des thèmes que Nietzsche chérissait. Ce dernier aurait pu penser qu’en rejetant les conventions de genre, la personne embrasse les incertitudes de l’existence et admet une recherche de vérité différente de celles imposées par la majorité. À cet effet, Nietzsche écrit dans Par-delà bien et mal : « Il se pourrait même que ce qui constitue la valeur de ces choses bonnes et vénérées tînt précisément au fait qu’elles s’apparentent, se mêlent et se confondent insidieusement avec des choses mauvaises et en apparences opposées, au fait que les unes et les autres sont peut-être de même nature. Peut-être… »

Ainsi, une personne de genre non conforme qui érigerait son identité avec un discours victimisant dégoûterait le philosophe allemand, comme c’est le cas pour nombre d’autres discours dont il traite. Cependant, une personne fière d’elle-même rejoindrait bon nombre des thèmes que Nietzsche chérissait

Pour Nietzsche, ce processus fait partie de celui qui vise à devenir ce que nous sommes réellement. Par ce rejet des conventions et en étant capable de surmonter le ressentiment, la personne à l’identité de genre non conforme est capable de devenir ce « moi » réel. Dans son œuvre Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche prophétise l’avènement d’un nouvel être humain, le Übermensch. Cette personne serait entre autres choses capable de se maîtriser, de vivre en pleine autonomie et de déployer ce qu’il nomme « volonté de puissance ». Cette volonté est, pour le philosophe, à même chaque individu, mais ne peut être adoptée et activée que par quelques-uns. Il requiert alors de dépasser la « morale de l’esclave » (celle du plus grand nombre) afin d’embrasser la « morale du maître » (celle de quelques-uns). Le Übermensch de Nietzsche — le surhumain — est alors capable de s’imposer aux autres en créant un nouveau système, une nouvelle morale ; il crée, dans un sens plus large, de nouvelles valeurs. Par son individualité, il est alors capable de vivre au-dessus du troupeau et de suivre sa propre moralité.

Ainsi, bien que nous ne soyons pas en mesure d’obtenir l’avis du philosophe, sa remise en question du dualisme — celui-là même que présente la binarité des genres — ainsi que son mépris du discours victimisant, offrent à penser que les identités de genre non conformes qui ne manifestent pas une morale du ressentiment, mais plutôt un nihilisme actif, seraient tout à fait à même de correspondre au Übermensch, ce grand idéal nietzschéen.


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