Des espaces culturels en friche

Les institutions culturelles se réinventent pour palier à la crise.

En temps de confinement, de nombreux lieux de diffusion de la culture ont dû fermer leurs portes, privant par la bande quantité d’artistes et membres du milieu de leurs revenus. Pour investiguer plus étroitement les impacts de la pandémie sur ces lieux garants de la diffusion culturelle, Le Délit s’est entretenu avec Michel de la Chenelière, président du conseil d’administration du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), et Elizabeth-Ann Doyle, cofondatrice et directrice du projet de peintures murales MU.

Repenser l’espace

Pour Michel de la Chenelière, les musées auront ressenti les effets de la pandémie à moins grande échelle que certains arts vivants, comme c’est le cas du théâtre, du cinéma ou de la danse. Selon lui, alors que ces formes d’art nécessitent bien souvent des rapprochements entre les artistes et le public, ce n’est pas forcément le cas pour les musées, qui peuvent plus facilement adapter leurs expositions aux mesures de distanciation sociale. 

En mars dernier, le MBAM avait dû, comme bien des institutions culturelles, cesser complètement ses activités. Après l’annonce d’un déconfinement progressif à la mi-mai, le conseil du musée avait d’abord pris la décision de ne pas rouvrir le musée en entier, notamment pour des raisons financières. « Ça coûte une fortune en sécurité, en gardiennage, en ressources humaines, et j’en passe », confie le président du C.A. C’est donc le 6 juin que le MBAM a rouvert ses portes au public, avec une exposition sur les momies égyptiennes mise en place avant le début de la pandémie.

Alors que cette exposition n’était pas initialement conçue pour accueillir un auditoire en contexte pandémique, le tout s’est réalisé sans trop d’embarras, à l’exception faite d’un achalandage significativement réduit par rapport à l’occupation habituelle du musée. « Chaque jour, on avait environ 400 visiteurs et visiteuses. En temps normal, on accueille une moyenne de 1500 à 2000 personnes par jour. Les restrictions de visites, c’est un gros enjeu budgétaire pour nous, mais il faut bien que le musée vive », explique Michel de la Chenelière. 

 

Ça nous pose la question : qu’est-ce qu’on va faire l’année prochaine ?

 

Exposer différemment

Pour faciliter les visites, le MBAM a mis en place dès sa réouverture un système de billetterie uniquement en ligne, système par lequel les gens doivent acquitter les frais de billets et réserver une heure de visite. Une seule exposition est d’ailleurs présentée au public, ce qui réduit à la fois les revenus du musée et le nombre de salarié·e·s qui y œuvrent. 

Présentement, le MBAM expose Paris au temps du postimpressionnisme, une exposition mettant en valeur les œuvres de Paul Signac et des Indépendants. Cette exposition, pensée et conçue pendant la pandémie, est plus adaptée à la distanciation : il y a des déviations, les salles sont plus grandes que pour la précédente exposition, mais le nombre de visites demeure limité. 

À court terme, le MBAM a pu s’adapter sans trop de mal à la situation, mais ce qui inquiète surtout le président, c’est la tenue de futures expositions, qui doivent non seulement être repensées pour la distanciation, mais aussi adaptées pour permettre à un maximum d’artistes et de ressources humaines de conserver leurs postes. « Ça nous pose la question : qu’est-ce qu’on va faire l’année prochaine ? Il y a beaucoup de décalages dans les calendriers », confie de la Chenelière.  

Des pertes significatives

Du côté de chez MU, organisme qui vise à réinvestir les rues de Montréal par la création de murales artistiques, le contexte de la pandémie aura rendu extrêmement complexe la tenue d’activités. D’abord, bien que le « télétravail » et les entretiens Zoom avaient la côte durant le confinement, force est de constater que malgré l’intérêt qu’ont de telles alternatives, elles ne sauraient convenir de facto à toutes celles et tous ceux qui travaillent normalement en présentiel. 

Si l’idée d’insuffler une numérisation au projet MU a été envisagée, les réalités vécues par les artistes y travaillant font obstacle. Chez MU, beaucoup sont de jeunes artistes et bon nombre d’entre eux ont des enfants en bas âge. Pour Elizabeth-Ann Doyle, cofondatrice du projet, « le télétravail, c’est un concept qui est bien, mais pas pour tout le monde. Ça va quand tu es tout seul chez vous, mais c’est plus compliqué par exemple pour une mère monoparentale ». 

« J’ai dû mettre à pied 8 employés, et ça c’est en plus des artistes qui viennent faire des conférences, des ateliers, etc. Donc c’est beaucoup d’artistes qui ont été affectés », confie la directrice. En plus de ces mises à pied, l’année 2020 aura représenté chez MU une perte significative en terme de nouvelles embauches. « Normalement on a des étudiants qui ont des emplois chez nous, comme assistants muralistes. Pour un artiste, c’est aidant d’avoir ces assistants. Cette année, le travail se fait seul. Ça nous coûte plus cher, ça alourdit les coûts. »

L’art comme vecteur de changement

Bien que le confinement ait été un moment stressant pour l’organisme qui a ressenti un frein significatif dans ses activités, notamment dans sa recherche de financement pour la saison estivale, la pandémie aura aussi permis d’envisager certaines nouvelles avenues possibles en matière de création. 

« La mission de MU, et c’est notre prétention, c’est qu’on utilise l’art comme vecteur de changement. On croit que l’art a un effet bénéfique dans tout, donc pourquoi pas parler de prévention ? On propose maintenant nos services pour faire des marquages au sol, pour respecter les mesures de distanciation, avec des artistes qui vont faire des choses plus ludiques, plus colorées. On veut améliorer l’expérience qu’on a tous, dans ce contexte-là. » 

Malgré les effets négatifs de la pandémie, Elizabeth-Ann Doyle admet que l’on peut retirer collectivement un certain apprentissage de ce qu’auront été ces mois de confinement. « Je pense qu’il y a beaucoup de choses qui vont changer dans nos meetings d’affaires, et pour le mieux pour l’environnement. Moi, je passais la moitié de la journée en voiture, à me déplacer pour des réunions. Avec le passage en ligne, on réalise certains aspects pratiques de plateformes comme Zoom. »