Mythologie : Mamma Mia! – Le Délit
Mythologie : Mamma Mia!
Par · 28 janvier 2020
Ce spectacle, véhicule de renforcement d’une idéologie rétrograde.
Image par Parker Le Bras-Brown | Le Délit

Place au spectacle. Recommençons.

Place à la marchandise.

Pour la représentation de l’adaptation québécoise de Mamma Mia!, des femmes et des hommes à la retraite se condensent dans le Théâtre Saint-Denis ; leurs rires et leurs applaudissements inondent la salle lorsqu’une blague amère sur le consentement vient mettre la table pour le reste de la pièce.

C’est sur une île grecque quelconque que la comédie musicale se déroule ; dans ce paradis — cet exutoire pour le travailleur ou le retraité moyen — le spectacle vend déjà un rêve. Élevée seule par sa mère Donna, Sophie s’apprête à marier un homme, Sky, et elle souhaite le faire accompagnée du père qu’elle n’a jamais connu. Après avoir lu le journal intime de Donna, elle découvre l’existence de trois anciennes conquêtes de sa mère et les invite à son mariage. Ce geste est contraire à la volonté de sa mère, mais plaît aux trois hommes avides de l’amour de Donna. Suivent d’interminables numéros musicaux qui enferment le public dans un cadre de pure idéologie : « Money, Money, Money » pour le Capitalisme — rêve américain ; « Gimme, Gimme, Gimme » pour l’Hystérie — rêve masculin ; etc. En guise de dénouement, Sophie refuse finalement de connaître l’identité de son père, puis refuse aussi de se marier ; elle part à l’aventure avec Sky pour « profiter de ses jeunes années ». S’ensuit Donna qui craque sous la pression sociale — on lui tord presque le bras — et qui épouse l’un des trois hommes : un mariage est remplacé par un autre, Donna est prise pour folle, voire hystérique, avant d’être mariée. La pièce se veut symbole d’une soi-disant libération féminine, mais ce n’est qu’une illusion. Son mythe est double : d’abord par son apologie d’un idéal capitaliste et ensuite par son antiféminisme — la femme y est objet de désir ou n’y est rien du tout.

Dans les mots de Guy Debord dans La société du spectacle,

« [le spectacle] ne dit rien de plus que “ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît”. L’attitude qu’il exige par principe est cette acceptation passive [du présent] ». La même chose peut être dite à propos de Mamma Mia!. Les comédiens sont interchangeables, leurs rôles sont tous identiques : réconforter le public, leur dire que la vie est faite ainsi et qu’ils ne peuvent rien changer au système et au statut de la femme en société. En surface, il est dit que Sophie refuse le mariage pour partir à l’aventure, mais ce qui doit être compris, c’est que plus tard, elle ne pourra plus le faire — étant emprisonnée dans le système de production. Dans une pure apparence de naturalité, l’aliénation capitaliste est normalisée et devient la destinée qu’il faut accepter. Le public a payé son droit d’entrée pour se faire dire qu’il a raison, que son mode de vie est à célébrer. Lorsqu’il reconnaît la musique qu’il entend, il applaudit. Lorsqu’on lui ordonne de rire, il rit. Au lieu de poser des questions, de remettre en cause l’idéologie populaire ou d’innover de quelconque façon, Mamma Mia! est une fin en soi, une marchandise, un produit. Après l’avoir consommé, le spectateur rentre chez lui la tête vide.

Dans un dualisme inavoué, ce que cette production nous dit, c’est que la femme n’est rien d’autre qu’un corps sans esprit, à moins qu’un homme ne vienne combler cet espace. Sophie est sans cesse à la recherche, non pas d’un père, mais du père. « T’as pas besoin de père, t’as moi! », s’exclame le fiancé, prenant ainsi la place du père symbolique de Lacan. Il est ivrogne et menteur, mais ne voit jamais de conséquences à ses actes : la pièce les banalise — Sky est vu comme « normal ». À l’inverse, lorsqu’une femme agit différemment, elle est folle : « J’suis donc ben conne! », s’exclame Sophie lorsqu’elle surprend son fiancé en état d’ébriété. Les penchants misogynes de la pièce contribuent inconsciemment à la normalisation des comportements problématiques que beaucoup trop d’hommes adoptent : la culture du viol y est toute douillette. Pour une production Juste Pour Rire, elle ne donne pas l’envie de rire, mais plutôt de s’indigner. De plus, lorsqu’il est question de ces comportements — en ne les remettant pas en cause, la pièce semble les banaliser — il n’y a pas de quoi rire. Il suffit de creuser un peu dans l’image libératrice que la pièce projette pour révéler le « féminisme » de Mamma Mia! : la soumission aux désirs masculins. Sophie et Donna finissent par céder, la première en renonçant à ses rêves — de connaître son père et de marier Sky —, la seconde en se pliant aux désirs d’un homme qui lui est presque inconnu. Les spectatrices rentrent chez elles aux côtés de leurs maris, sans réaliser l’ampleur des dommages déjà causés — leur idéologie est renforcée, leur vie est ainsi faite, dans les mots du spectacle : « Le Ciel en a décidé ainsi. »

Sans la musique entraînante et la danse chorégraphiée, c’est un bien triste portrait qui est brossé. Ce spectacle a longtemps été signe de libération féminine, mais derrière le rideau, l’idéologie donne lieu à la réification du capitalisme et de l’antiféminisme. Avec la Dancing Queen  c’est le statu quo qui règne.

 
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