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Apparence et décorum

Réflexion sur la (non-)importance de l’apparence dans le professionnalisme. 

Evangéline Durand-Allizé | Le Délit

À l’élection de Catherine Dorion et lors de ses premières sessions parlementaires, l’artiste devenue députée de Taschereau, à Québec, a provoqué un tollé médiatique en se présentant au Salon bleu vêtue d’un t‑shirt et de bottes Doc Martens. Précisons-le, à l’Assemblée nationale, l’on attend des employé·e·s qu’il·elle·s portent au travail une « tenue de ville », correspondant à un « complet-cravate, des chaussures fermées et une chemise habillée pour les hommes, et à un tailleur, un chemisier, une jupe ou des pantalons habillés pour les femmes », tenue à laquelle les vêtements de Catherine Dorion ne correspondaient pas. À noter : il ne s’agit pas d’une règle écrite, mais bien d’une norme sociale tacite. L’effervescence médiatique suivant les écarts de cette norme de la part de la députée s’est peu à peu essoufflée, les citoyen·ne·s et ses collègues s’y étant habitué·e·s. Mais la controverse a repris du poil de la bête à la fin octobre lorsque la députée, dans un élan de dérision, a publié une photo d’elle-même vêtue d’un tailleur et juchée sur un bureau du Salon rouge, photo affublée d’un « Joyeuse Halloween » moqueur. Ses collègues ont vu rouge et ont demandé, alors qu’elle arrivait au travail portant un coton ouaté orange brûlé, qu’on lui barre l’accès au Salon bleu au nom de l’institution et du décorum.

L’habit fait le moine

Le décorum, c’est ce que l’on invoque dans les milieux professionnels pour justifier l’importance accordée au code vestimentaire dans les milieux des affaires, du droit, de la politique. « Il faut avoir un certain décorum dans ces situations », dit-on, soit porter une « tenue de circonstance ». Il faut afficher un certain professionnalisme, il faut avoir l’air sérieux, il faut être habillé·e « proprement ». Ainsi, quand on parle de décorum, on parle de l’apparence. De l’image projetée par les vêtements que l’on porte. 

Catherine Dorion est une députée compétente. Elle est proche des habitant·e·s de son comté, elle a des idéaux et des revendications, elle produit des discours éloquents, elle ne tient pas de propos déplacés. Elle a été élue de manière démocratique. Pourtant, on lui refuse l’exercice de ses fonctions de députée. Pourquoi ? Parce que l’on critique ses choix vestimentaires, choix, soulignons-le, qui consistaient d’un coton ouaté qu’elle avait porté auparavant en sessions parlementaires. Ce n’est qu’une goutte d’eau, une infime représentation du problème et c’est là qu’il est illustré, enraciné à plus grande échelle : c’est l’habit qui fait le moine, la couverture qui fait le livre. La crédibilité se mesure selon que l’on porte des jeans ou une jupe crayon par-dessus des collants de nylon et la compétence, selon les souliers que l’on chausse et le haut qui nous couvre le dos. Il est inimaginable de se présenter en entrevue de demande d’emploi habillé·e autrement qu’en « tenue de ville ». Pourquoi ? Par souci de professionnalisme. Dans notre société, le professionnalisme, c’est l’image. La croyance en la capacité de quelqu’un à exécuter un travail réside dans l’image que celle-ci projette. Revenons au propos énoncé plus tôt : dans ces circonstances, l’on dit qu’il faut afficher son professionnalisme, qu’il faut avoir l’air sérieux. « Afficher », « avoir l’air ». Les mots pourraient être différents mais le cœur du message est le même : la manière dont on se présente a un réel impact sur comment l’employeur·euse et tous·tes ceux et celles qui nous entourent dans le milieu professionnel nous perçoivent et mesurent notre capacité à effectuer un travail donné. La crédibilité accordée à celui qui porte un costume cravate est nettement plus élevée que celle que l’on donne aux personnes portant des pantalons troués ou un chandail mal ajusté. Pourtant, ni l’un ni l’autre ne rend compte des capacités intellectuelles de la personne les revêtant. Dans une entrevue accordée à l’émission Tout le monde en parle ce dimanche, après s’être vue refuser l’accès au Salon bleu, Catherine Dorion a souligné l’espace médiatique qu’a occupé la divergence de ses attirails par rapport à celui qu’occupent ses discours : le premier est bien évidemment beaucoup plus important, mettant ainsi en lumière l’attention, peut-être même l’intérêt, porté par les citoyen·ne·s sur l’apparence des gens et la colère démesurée qui peut être provoquée lorsque quelqu’un déroge.

La crédibilité se mesure selon que l’on porte des jeans ou une jupe crayon sur des collants de nylon

Élitisme

Dans l’entrevue de la semaine passée, Catherine Dorion a également déploré la rigidité de l’institution de l’Assemblée nationale, soulignant l’obligation des député·e·s à « rentrer dans leur carré de sable ». C’est là un des défauts de la politique : l’on se présente aux élections, dans la plupart des cas, en ayant en tête buts, projets, innovations possibles pour la société. Puis, l’on est élu·e, comme le dit madame Dorion, porté·e par des idéaux, des revendications, mais la magie s’estompe à l’Assemblée nationale lorsque l’on se voit contraint·e de se soumettre à la norme ; celle du décorum. Le dictionnaire Larousse définit le décorum comme étant l’« ensemble des règles de bienséance qui sont d’usage dans une société soucieuse de garder son rang ». D’ores et déjà, la définition même du terme porte à imaginer une hiérarchie sociale. Au fond, c’est ainsi que l’on voit les député·e·s et tous·tes ceux·celles qui exercent un métier exigeant d’eux·elles qu’il·elle·s se présentent au travail en projetant une image spécifique. On associe le costume cravate et le tailleur à la réussite économique, au haut rang social, à l’autorité intellectuelle. On donne aux gens « bien habillés » une crédibilité que l’on refuse à d’autres, qui pourraient présenter des caractéristiques physiques divergeant de la norme « de ville » selon lesquelles, en tant que société, l’on serait plus susceptible d’émettre des stéréotypes. Ce sont ces stéréotypes que Catherine Dorion renverse en s’habillant le matin, en revêtant son coton ouaté orange brûlé. Nous vivons pourtant dans une société prônant des valeurs égalitaires, se disant combattante du racisme, du sexisme, de la discrimination sous toutes ses formes. Mais l’image imposée aux gens d’affaires et aux fonctionnaires d’État creuse le clivage social en séparant « l’élite intellectuelle et sociale » bien habillée des autres, comme si modifier son image permettait d’élever sa condition au premier regard. C’est le cas des député·e·s qui est le plus dérangeant : il·elle·s sont élu·e·s pour représenter une collectivité. Est-il donc justifié de leur demander de revêtir une image les élevant au-dessus de cette collectivité ?

L’image imposée aux gens d’affaires et aux fonctionnaires d’État creuse le clivage social en séparant “l’élite intellectuelle et sociale” bien habillée des autres

Le « respect de l’institution » a également été invoqué dans la critique des vêtements de madame Dorion ; on lui reproche ainsi de manquer de respect à l’Assemblée nationale en portant un coton ouaté au travail. Est-ce là vraiment un manque de respect à proprement parler ? L’Assemblée nationale n’est-elle pas, dans son essence, le lieu même où la gouvernance du pays par le peuple, la démocratie, se produit ? En quoi un écart de la norme vestimentaire constitue-t-il un manque de respect, plutôt que la simple expression de la personnalité de madame Dorion ? 

S’habiller pour les autres

Le décorum, en définitive, amène les gens à s’habiller pour convenir au regard des autres et leur retire leur individualité pour se conformer à des règles les réduisant à une clique fermée. Le contraire devrait être encouragé ; selon moi, le vêtement existe pour faire sentir bien dans sa peau la personne qui le porte, et non pour construire l’image d’une institution ou pour prouver son professionnalisme. Le vêtement que je porte n’affecte en rien l’exécution de mes tâches. Les seules règles à observer devraient être d’ordre pratique, sécuritaire et relevant de la décence. Non pas en cherchant à conserver la supériorité de certain·e·s.


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