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Effacer les traces et parfaire le crime

Comment se vit l’amnésie historique cultivée par la France dans ses régions d’Outre-mer ?

Évangéline Durand-Allizé

J’ai grandi en Martinique, et, comme de nombreux jeunes français·es d’Outre-mer, j’ai appris l’histoire de la France mais pas celle de mon pays.

Si cette formulation vous trouble, elle le fait de façon volontaire.

Ou peut-être que certain·e·s la trouveront anodine de prime abord. Après tout, la France est une « République indivisible » et son Histoire doit être enseignée de façon uniforme à tous·tes ses jeunes citoyen·ne·s.

Et c’est en effet ce qu’il en est. Ainsi, de mes 6 ans à mes 17 ans, j’ai passé un nombre incalculable d’heures assis dans des salles de classe tapissées de planisphères eurocentrés, où, comme de nombreux jeunes français·es d’Outre-mer, j’ai eu le loisir d’apprendre l’ordre de succession des monarques carolingiens ou encore d’étudier la portée fondamentalement humaniste d’une certaine « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » ; qui dès 1789 reconnaissait tous les hommes libres et égaux en droits, exception faite de mes ancêtres bien entendu.

Dans ces cours, infiniment rares étaient les mentions de l’endroit où j’ai grandi. J’ai d’ailleurs un souvenir très clair du sentiment d’émerveillement qui a pu me traverser lorsque, à deux ou trois reprises en onze années d’éducation, j’ai eu l’occasion de rencontrer le nom de mon île au détour d’une page de manuel scolaire. 

Ces occurrences étaient des gouttes d’eau éparses. Je les contemplais avec incrédulité et elles me faisaient miroiter l’espoir d’un épanchement de ma soif de savoirs historiques sur mon lieu de vie. Malheureusement, ce précieux liquide n’atteignait bien souvent jamais le bout de ma langue, précocement évaporé par l’ardeur de mes leçons d’Histoire à ne leur accorder pour seule utilité que l’alimentation d’un idéal national français. En effet, dans ces manuels, les régions ultramarines étaient constamment ramenées à leur contribution — toujours inopinée — aux rayonnements économique et diplomatique de la nation française. Ah qu’il fut prospère ! le commerce triangulaire. Ah qu’il est pratique ! d’avoir des troupes dans le Pacifique.

Un silence coupable

J’ai tout de même eu la chance d’avoir grandi dans un environnement familial désireux de susciter chez moi l’amour de mon île et de me renseigner sur son histoire. Maintenant que les grandes lignes de celle-ci m’ont été brossées par mes parents et mes grands-parents, je fais aujourd’hui l’effort de chercher à en savoir plus sur l’endroit d’où je viens. Mener cette quête de son propre chef n’est pas chose aisée et les obstacles qui se dressent sur mon chemin sont multiples. Sans manuel scolaire à mon renfort, je dois faire seul le travail de collecte et de décryptage d’archives sur mon pays. Ce même travail dont les résultats sont présentés aux écolier·ère·s hexagonaux·ales sur le plateau d’argent de l’instruction obligatoire. Cependant, plus j’en apprends sur l’histoire de ma terre, plus je comprends la réticence de l’État français à me l’enseigner de façon factuelle et exhaustive. Effectivement, la présence française en dehors du continent européen est bien moins glorieuse que n’ont pu me laisser croire mes manuels, les rares fois où le sujet était abordé. L’abolition de l’esclavage dans les colonies : un cadeau humaniste de la mère patrie française ou plutôt l’aboutissement de multiples révoltes d’esclaves ? Et qu’en est-il des populations autochtones présentes aux Antilles avant l’arrivée des colons français ? Les peuples caraïbes se sont-ils mystérieusement volatilisés ou ont-ils plutôt fait l’objet d’un génocide passé sous silence ? Pourquoi n’entend-on pas parler des Enfants de la Creuse, ces jeunes Réunionnais·es enlevé·e·s à leurs familles entre 1963 et 1982 et déporté·e·s en France hexagonale pour meubler des départements victimes de l’exode rural ? Les violentes répressions policières survenues en Guadeloupe en mai 1967 n’ont-elles fait « que » 8 morts ou en réalité près d’une centaine ? Quelles ont véritablement été les conséquences des migrations orchestrées par le Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’Outre-mer, ndlr)? Lorsque je gratte le vernis de l’intégration à un idéal national vendu dans mes livres d’histoire, je ne vois que le mythe d’une République « une et indivisible » qui tombe en ruine ; l’article premier de la Constitution française qui s’effrite. En maquillant les traces de son entremise ultramarine, la France parfait son crime colonial.

«  Lorsque je gratte le vernis de l’intégration à un idéal national vendu dans mes livres d’histoire, je ne vois que le mythe d’une République ‘‘une et indivisible’’ qui tombe en ruine »

Des territoires meurtris

Le système de déshistoricisation des régions ultramarines mis en place et maintenu par l’Éducation nationale française a de lourdes conséquences sociales, et je n’aborderai ici que l’une d’entre elles. L’on observe aujourd’hui dans les régions d’Outre-mer, et notamment aux Antilles, l’existence d’un phénomène galopant de fuite des cerveaux. Avec un nombre toujours plus important de jeunes qui s’en vont étudier ailleurs, la Martinique traverse une crise démographique majeure et détient depuis peu le bien triste record de « région la plus âgée de France ». Si cette fuite des cerveaux est quasi systématiquement attribuée au manque de formations supérieures dispensées en Outre-mer, l’on peut aisément identifier un lien de causalité entre l’amnésie historique instituée par l’Éducation nationale française dans les régions ultramarines et l’exode manifeste affectant ces dernières. Grandir sans apprendre l’histoire de son territoire, c’est grandir sans avoir de personnalités historiques locales auxquelles s’identifier et dans les traces desquelles marcher. Grandir sans apprendre l’histoire de son pays, c’est aussi grandir sans prendre conscience des enjeux sociétaux spécifiques à celui-ci. En fait, grandir sans jamais apprendre l’histoire de l’endroit où l’on grandit, c’est être privé de toutes perspectives d’avenir à cet endroit. Pensez à cette charmante maxime que vous aurez sûrement croisée aussi souvent que moi sur Tumblr : « Pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient. » Il est, en effet, difficilement envisageable de continuer à écrire l’Histoire là où elle n’a virtuellement jamais existé, et une terre dont on ne connaît pas, ou peu, le passé ne peut pas être le lieu de projets de sociétés consistants et contributifs. Ainsi, pour de nombreux jeunes français·es d’Outre-mer, la vie après 18 ans se pense bien souvent en-dehors de leurs territoires natals.

Pourtant, l’on se doute bien que les offres de formations supérieures répondent également à des lois d’offre et de demande. Privé·e·s de leur histoire et sans connaissances des enjeux spécifiques liés à leurs territoires, les jeunes ultramarin·e·s ne peuvent formuler aucun souhait de formations adaptées aux problématiques de leurs régions natales, formations qui pourraient alors être dispensées dans ces mêmes régions. La plupart d’entre eux·elles se tournent donc vers des études plus générales et choisissent de les poursuivre en France hexagonale puisqu’elles y sont mieux dispensées.

Tiens donc, les régions d’Outre-mer se retrouveraient-elles en situation de périphéries dominées et alimentant — en capital humain, dans ce cas précis — une métropole omnipotente ? Si seulement je connaissais l’histoire de mon île, j’aurais pu voir et dénoncer ici l’existence d’un schéma colonial. Fort heureusement, la France s’est bien appliquée à ne pas me l’enseigner.


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