L’appel de la meute – Le Délit
L’appel de la meute
Par · 20 septembre 2019
Les Louves : éloge d’une adolescence décomplexée.
Image par Webmestre, Le Délit | Le Délit

Traduction originale de Fanny Britt, Les Louves, initialement écrit par Sarah DeLappe, est présenté jusqu’au 6 octobre à l’Espace Go, dans une mise en scène de Solène Paré. 

L’on y suit neuf jeunes adolescentes, animées d’une passion commune : le soccer. À travers les amitiés qui se tissent au sein de l’équipe, elles demeurent avant tout rivales, habitées par un rêve commun : être sélectionnées par les recruteurs des prestigieuses universités auxquelles elles aspirent depuis leur enfance.

À travers leurs entraînements, joliment mis en scène par un enchaînement de mouvements qui s’apparente davantage à la danse qu’au soccer, les discussions prennent place pour combler le vide d’une scène sans décors. Le ‘’girls club’’ de l’adolescence, transposé de la cafétéria au terrain de soccer, rappelle irrévocablement cet âge difficile où l’on préfère dire n’importe quoi pour être accepté, plutôt que de se taire et se faire oublier. C’est dans cette énergie vibrante que se déroule la pièce, où l’urgence de parler, de jouer et de vivre rythme les échanges. 

Les filles en série

Le texte s’inscrit dans un désir de témoigner de la fragilité et de l’innocence propres à l’adolescence. La dimension spontanée et abondante des dialogues évoque indéniablement la réalité des milléniaux — à l’ère des médias sociaux, l’information est transmise à la pelle, qu’on l’ait demandé ou non. Les échanges du tac-au-tac, dans lesquels sont abordés des sujets complexes de manière presque dérisoire, illustrent bien cette banalisation trop présente face aux violences de notre monde. Entre les Khmers Rouge, la pédophilie et l’avortement, les enjeux deviennent risibles et le malaise se fait de plus en plus prononcé chez le spectateur qui regarde, incrédule, ces jeunes filles décomplexées.

La mise en scène, qui vient chorégraphier les entraînements des joueuses, leur donne irrévocablement une impression de sérialité. Le numéro sur leur chandail les différencie sur le terrain, mais dans la vie, les filles, produites en série, s’assemblent pour mieux se ressembler. La recherche de soi, pourtant si présente à l’adolescence, laisse la place à une envie d’appartenance au groupe, qui entraîne rapidement la dissolution des personnalités respectives des filles, au profit d’une homogénéité jugée plus harmonieuse. Car à la cours des presques-grandes, la différence est très rarement la bienvenue. 

Les grandes tours de lumière qui constituent à la fois l’éclairage scénique et la reproduction des lumières d’un terrain de soccer permettent un cadre visuel réaliste. Afin d’entrecouper les tableaux, un jeu de lumières ponctué d’une musique criarde s’active entre chaque entrée et sortie de scène. Reproduisant en quelque sorte l’effet « stroboscope », ce choix scénique créé un sentiment d’inconfort, autant visuel qu’auditif. Le temps d’attente entre chaque tableaux renforce d’ailleurs ce malaise ; dans la salle étroite de l’Espace Go, le spectateur attend patiemment la fin des temps morts, trop nombreux pour les brèves 90 minutes que dure la pièce.

Un (sur)jeu injustifié 

Sur ce terrain fait d’herbes synthétiques,  Les Louves occupent tout l’espace leur maillot de soccer affirmant leur appartenance à cette équipe qui se veut meute. Leurs voix se répondent, s’entrechoquent ; elles s’écoutent à demie-oreille et cherchent à avoir le dernier mot. Entre les cris et les échanges de ballon, les actrices cherchent à rendre une émotion qui s’éloigne d’une réalité tangible. Elles imitent des personnages plutôt que d’être ces personnages. Leurs joies, leurs peines, leurs peurs : tout semble tragédie. L’émotion, plutôt que de se déposer tranquillement dans la salle, est lancée avec tellement d’affront que le spectateur ne peut s’y accrocher. Il se ferme plutôt, devant ce (sur)jeu dépourvu de toute vérité. 

Si je n’ai pas ressenti l’appel de la meute, je crois bien que les Louves, elles, sont effectivement une équipe unie. C’est peut-être justement cette trop grande communion, cette absence totale de nuances, dans le texte, dans les discours, dans les personnages, qui aura provoqué chez moi un désintérêt pour la pièce. Elles peuvent crier bien fort, les Louves, mais encore faudra-t-il des gens pour venir les écouter.

 

 
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