Brûlante laïcité – Le Délit
Brûlante laïcité
Par · 9 avril 2019
Qui gagne et qui perd à l’Assemblée Nationale quand on parle de laïcité?
Image par Béatrice Malleret | Le Délit

On l’a déjà bien assez dit, cela fait plus de dix ans que la classe politique québécoise se divise sur la question de la laïcité. Au fil des ans, les différents partis au pouvoir ont toujours créé beaucoup de remous dans les médias et ont toujours eu une influence majeure sur la popularité des partis. Il suffit de penser à la dégringolade électorale que la Charte des valeurs québécoises a infligé au PQ en 2014. Cette fois-ci, la situation est assez différente ; les prochaines élections sont encore loin. Cependant, l’impact ne risque pas moins d’être significatif. D’après un sondage commandité par Le Journal de Montréal, 69% des citoyens du Québec seraient favorables à l’interdiction des signes religieux chez les enseignants. Ceci ne donne pas plus ou moins de légitimité au projet de loi, mais ceci devrait néanmoins faire réfléchir les politiciens.

Terrain facile pour la CAQ et le PQ

La Coalition Avenir Québec et le PQ sont sûrement les formations qui ont le moins à perdre dans cette affaire : leur électorat, en très grande majorité francophone et nationaliste, est très favorable à l’interdiction, à divers degrés, des signes religieux chez les employés de l’état. Dans le cas de la CAQ, par ailleurs, la mesure la plus controversée du projet de loi, soit l’interdiction des signes religieux, ne risque pas de choquer ses électeurs outre mesure : François Legault avait déjà divulgué son plan avant les dernières élections. La difficulté, pour la CAQ, sera probablement d’éviter des déclarations prématurées de ses ministres encore novices; on a vu à quel point les sorties de Simon Jolin-Barette et Geneviève Guilbault ont donné de la matière à critiquer aux libéraux. Les péquistes ont aussi la partie plutôt facile ; en accord sur le principe, mais non responsables de trancher sur les spécificités de la loi, ils pourront se contenter d’en critiquer des points spécifiques. Toutefois, le PQ voudra probablement éviter de participer au débat sur la laïcité : il est en pleine entreprise de « reconstruction » après les dernières élections et est encore marqué par l’impact qu’avait eu la charte des valeurs sur l’image du parti.

Incertitude à QS

Québec Solidaire est dans une position délicate, à cause des divisions sur le débat de la laïcité parmi ses militants. Jusqu’ici, les députés du parti avaient défendu le compromis Bouchard-Taylor (interdire les signes religieux chez les employés de l’État en fonction d’autorité, ndlr) et attaqué la position du gouvernement Legault sur la mesure « ajoutée » de son projet, soit l’interdiction des signes religieux pour les enseignants au primaire et au secondaire. Par contre, à la suite d’une « journée de réflexion », la majorité des membres du parti se sont exprimés en faveur d’un changement de position : aucune interdiction de signe religieux, que ce soit chez les enseignants, les policiers ou les juges. Les députés du parti, qui ont défendu pendant longtemps Bouchard-Taylor, vont être forcés de changer de discours en chambre. Ce revirement risque peut-être de laisser perplexes les électeurs les plus anciens de QS qui, tout aussi à gauche économiquement, étaient peut-être un peu plus portés sur la souveraineté. Ceux-ci pourraient être tentés de revenir au PQ, à condition que celui-ci maintienne le virage à gauche qu’il a entamé aux dernières élections. En même temps, il permettra à la formation politique de faire davantage compétition au parti libéral pour les faveurs du vote allophone et même anglophone, qui serait, selon les sondages, en grandes proportions opposé à l’interdiction de signes religieux.

Terrain glissant pour le PLQ

Le parti libéral est le parti qui a le plus à perdre dans ce débat. Même si les allophones et les anglophones de l’ouest de la Ville de Montréal constituent sa plus importante réserve d’électeurs, il a historiquement réussi à se porter au pouvoir en récoltant une part respectable du vote francophone hors-Montréal – ce qu’il n’a pas du tout réussi à faire lors des dernières élections. Au pouvoir pendant la grande majorité des dix dernières années, il n’a presque jamais légiféré sur le rapport Bouchard-Taylor et a parfois tiré avantage des multiples dérapages de ses adversaires en la matière. Par ailleurs, il a préservé de cette manière ses relations avec le fédéral, clairement opposé à toute interdiction. Toutefois, avec un taux d’appui chez les francophones historiquement bas, il sera peut-être tenté, cette fois, de céder du terrain à la pression de l’opinion publique.

 
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