Réconcilier les langues – Le Délit
Réconcilier les langues
Par et · 26 février 2019
Le Délit a assisté à une conférence abordant la cohabitation linguistique au Canada.
Image par Béatrice Malleret | Le Délit

En prévision de la conférence « Les défis de la coexistence » portant sur les politiques linguistiques du Canada, les organisateurs de l’évènement avaient fait appel aux services d’une agence de traduction en simultané. Toutefois, le retard inattendu des traducteurs a offert à la professeure de droit constitutionnel Johanne Poirier, qui chapeautait l’évènement, l’occasion d’illustrer l’enjeu de manière éloquente : choisir de parler dans une langue plutôt qu’une autre est un geste forcément lourd de sens, puisqu’il favorise de facto un groupe d’auditeurs aux autres. Ce serait pourquoi, dans un Canada historiquement bilingue, la question de la langue demeure un champ de mines politique.

Un Canada bilingue

Participant du premier panel, qui portait sur les minorités de langues officielles, Graham Fraser, ancien commissaire aux langues officielles du Canada, est venu rappeler brièvement l’histoire des lois linguistiques canadiennes. C’est en 1969, sous Pierre Elliott Trudeau, qu’a été adoptée la Loi sur les langues officielles, qui avait pour but de mettre sur un pied d’égalité les deux principales communautés linguistiques du pays, en rendant bilingue le fonctionnement du gouvernement fédéral canadien. Les autres panélistes ont toutefois tenté de montrer certaines des limites pratiques du bilinguisme fédéral, notamment en mentionnant que, déjà en 1969, plusieurs anglophones de la fonction publique craignaient de devoir apprendre le français pour conserver leur emploi, même si la loi exigeait seulement qu’au moins une personne soit en mesure de procurer chaque service en français.

Diversité fédérale

Robert Doucet, acadien d’origine et professeur de droit à l’Université de Moncton, a partagé son idée que, bien que le bilinguisme soit constitutionnalisé au Nouveau-Brunswick, seule province officiellement bilingue du pays, il n’y existe pas de réelle culture du bilinguisme. En réalité, 77 % des francophones de la province seraient aujourd’hui bilingues, contre seulement 15 % des anglophones. Si la vie en français est donc possible au Nouveau-Brunswick, c’est l’anglais qu’il faut parler afin d’être entendu. D’ailleurs, le bilinguisme officiel est remis en question par de nombreuses personnalités politiques anglophones du Nouveau-Brunswick, notamment par les députés de l’Alliance des gens, un parti conservateur détenant actuellement la balance du pouvoir.

Le problème politique est encore plus grand en Ontario, où le bilinguisme étatique n’est pas une obligation légale. L’accès aux services en français pour les franco-ontariens est donc soumis au bon vouloir des gouvernements successifs, qui, bien qu’étant plutôt bien disposés, peuvent, tout comme le gouvernement progressiste-conservateur de Doug Ford, décider de supprimer le commissariat aux langues officielles et d’annuler le projet d’une université francophone en Ontario. Kathleen Weil, ancienne ministre libérale québécoise, a clos ce premier panel en parlant de la réalité parfois difficile des anglophones québécois, pour qui l’accès aux services peut représenter un problème. Le préjugé historique selon lequel les anglophones du Québec seraient mieux nantis que les francophones, certainement fondé  à Montréal, empêcherait l’opinion publique de saisir la situation beaucoup plus difficile des anglophones habitant à l’extérieur de Montréal, très souvent isolés et privés d’accès à des services dans leur langue.

Pour un bilinguisme conciliant

Au final, c’est grâce à la présence d’individus aux parcours diversifiés que la discussion sur les minorités de langues officielles a pu paraître si équilibrée. Comme l’a rappelé la professeure Poirier, lorsqu’il s’agit d’aborder les enjeux linguistiques au Canada, « personne n’est un observateur neutre », chacun porte ses propres biais, ses propres sensibilités et, souvent, ses propres défis à affronter. Les participants à la conférence ont donc tenté de profiter de l’occasion pour plaider, non pas dans une même langue, mais d’une seule voix en faveur de la diversité.

 
Sur le même sujet: