Prendre l’effondrement au premier degré – Le Délit
Prendre l’effondrement au premier degré
Par · 23 octobre 2018
Image par Mahaut Engérant

Le rapport spécial du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) prévenait, début octobre, les décideur·euse·s politiques qu’il leur reste douze ans pour prendre des mesures radicales afin de prévenir les risques dramatiques d’un réchauffement climatique au-delà de 2 °C (« 12 ans pour changer », p. 3). Exhortant nos gouvernements à agir afin de limiter la hausse des températures par rapport au niveau préindustriel à 1,5 °C, les centaines de scientifiques ayant participé au rapport nous invitent à ne pas prendre le problème au second degré.

Dans cet esprit, l’équipe éditoriale du Délit a choisi de consacrer cette édition à l’effondrement écologique, partant du postulat que les décennies à venir seront celles de changements environnementaux radicaux — déjà amorcés — qui mèneront à une modification profonde de nos modes de vie et à la possible extinction d’une partie de l’espèce humaine. Les énumérations des désastres à venir se répètent et s’allongent toujours : vagues d’extrême chaleur, inondations,  sixième extinction massive des espèces, déstabilisation des calottes polaires, montée des océans, etc. Causant la migration forcée de plus de 250 millions de réfugié·e·s climatiques d’ici 2050 ainsi que l’épuisement des ressources sur lequel tous nos systèmes de production reposent, ces évolutions seront sans doute à l’origine de nombreux conflits.

Nous ne nous posons pas en figure d’exemple : le mode de vie que la plupart d’entre nous entretenons — en tant qu’étudiant·e·s internationaux·ales issu·e·s de milieux souvent très privilégiés — participe très largement à la destruction anthropogénique de l’environnement, et ce malgré notre ambition d’être plus « éduqué·e·s » que la majorité. Nous ne cherchons pas non plus à véhiculer un message unique, empreint de certitude quant à la marche à suivre. Les problématiques auxquelles nous nous sentons forcé·e·s de nous intéresser sont d’une infinie complexité, qu’il est d’autant plus difficile d’appréhender que nous sommes nous-mêmes les pièces du puzzle que nous cherchons à assembler.

Des sentiments contradictoires se sont bousculés en nous et parmi nous durant la préparation de ce numéro, qui naissent aussi lorsque les prédictions de l’effondrement nous frappent et que l’on pense prendre la mesure de ce qui nous attend. La tentation d’imprimer des pages teintées d’espoir se heurte à celle de les peindre en noir, le désir de crier haut et fort que nous condamnons fermement les responsables du cataclysme se bute au rappel que nous sommes nous-mêmes les moteurs du système que nous voulons transformer. Aussi,  pourquoi ne pas laisser le mal qui est déjà fait mettre un point final à la course effrénée dans laquelle l’espèce humaine est engagée? Au regard de ces dilemmes, laisser la destruction s’accélérer, contrit·e·s, mais impuissant·e·s, semble être parfois la seule option envisageable.

Si les générations plus âgées ne reconnaissent pas l’urgence dans laquelle nous vivons (« Le combat de toutes les générations », p. 8), les prédictions ne sont pas non plus connues parmi celles et ceux qui, encore étudiant·e·s aujourd’hui, vivront sans doute pleinement l’effondrement demain. Dans plusieurs éditions précédentes, nous avons condamné le manque de conscience écologique de la plupart des décideur·euse·s politiques actuel·le·s, notamment de la Coalition avenir Québec (« Si la tendance se maintient… », p. 9). Nous avons aussi critiqué à plusieurs reprises les institutions de l’enseignement supérieur, qui souvent, transmettent les logiques qui ont causé l’effondrement qui nous guette aujourd’hui, plutôt que de nous préparer à nous y adapter en nous donnant les clés pour l’appréhender.

Les expert·e·s du GIEC annonçaient en 2014 que les rapports et les réformes politiques s’étaient jusqu’alors concentrés sur l’atténuation du changement climatique (climate change mitigation, en anglais), mais que la priorité devait être mise sur l’adaptation aux inévitables changements présents et futurs. Selon le rapport du GIEC de 2014, les efforts d’atténuation du changement climatique demandent un effort mondial, l’adaptation demande des efforts locaux. L’adaptation des citoyen·ne·s, des gouvernements et des écosystèmes promet d’être très difficile. Les survivalistes de la Silicon Valley cherchent à s’armer jusqu’au cou pour échapper à l’apocalypse depuis leur bunker néo-zélandais, persuadé·e·s qu’il faut prôner l’indépendance radicale. Contrairement à eux·elles, il nous semble désirable de continuer à croire en la possibilité d’envisager des stratégies d’adaptation plus collaboratives.

Mais pour cela, les petites actions individuelles et les innovations technologiques partielles, aussi importantes soient-elles, ne suffisent plus (« Le mythe des voitures électriques », p. 10). Certaines ont même l’effet inverse : en utilisant le label écologique comme outil de marketing, elles alimentent le cercle vicieux de la surconsommation. « Avant d’avoir à subir les conséquences d’une décroissance imposée par la destruction en cours de ce qui rend possible la vie humaine sur Terre » (Entrevue d’Yves-Marie Abraham, p. 16), il semble urgent de renoncer collectivement à l’idéal de croissance infinie. Il est indispensable de réfléchir au long terme et d’inscrire sa trajectoire personnelle dans une responsabilité plus globale.  L’université, en tant que passerelle vers la vie active, est pour cela une période de réflexion cruciale. C’est à nous, aujourd’hui, de décider de notre engagement pour construire ou ramasser les débris du monde demain. Dans tous les domaines professionnels, que ce soit l’économie, la politique, de l’art ou de l’agriculture, le chantier en matière environnementale est colossal. Fonder notre réflexion quant à nos vies professionnelles futures sur la conscience de l’effondrement nous semble important aujourd’hui et se relèvera sans doute inéluctable demain.

En attendant, il est de notre devoir d’agir à notre échelle, en commençant par l’institution-même dans laquelle nous étudions. Nous insistons ainsi sur le devoir de McGill de désinvestir des énergies fossiles, afin de se poser comme un exemple d’engagement écologique (« Les écologismes de McGill », p. 4). Il n’est plus temps de poser des pansements « pour une plaie que l’on continue d’aggraver au couteau ».

 
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