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Ruba Ghazal et Québec solidaire : l’écologie authentique

Entrevue avec l’aspirante députée dans Mercier.

Alexis Fiocco | Le Délit

Le Délit (LD): Bonjour Mme Ghazal. Commençons par cette question : comment s’est construite la plateforme écologiste de Québec solidaire ? 

Ruba Ghazal (RB): En fait, comme pour notre programme de façon générale, nous avons des instances démocratiques dans le parti ; (ce sont) les membres qui amènent des propositions sur différents sujets, que ce soit sur l’écologie, l’éducation, la santé, etc. Ça fait dix ans que nous écrivons notre programme. Pour ce qui est de l’écologie, ça s’est développé au travers du temps et ce n’est pas la première fois —dans une élection — que nous présentons certaines propositions écologistes, mais nous l’avons poussé un peu plus loin cette fois. C’est-à-dire, avoir un plan plus global, que nous avons appelé un plan de « transition » économique, écologique et énergétique.  [Le plan] touche ces aspects-là, mais nous l’appelons le « plan de transition économique » parce que notre position est que nous ne pouvons plus, aujourd’hui, parler d’économie sans parler d’environnement. On ne peut pas séparer les deux. 

(…) nous l’appelons le « plan de transition économique » parce que notre position est que nous ne pouvons plus, aujourd’hui, parler d’économie sans parler d’environement

Je vous donne un exemple de ce que les membres ont voté concernant les émissions de gaz à effet de serre. Après l’Accord de Paris, le gouvernement du Québec a décidé de réduire les émissions de gaz à effet de serres, d’ici 2030, de 37.5%.  Nous, avec nos membres, après beaucoup de discussions, nous sommes arrivés au chiffre de 48%. C’est en congrès que cela a été décidé et notre plan de transition est fait de façon à ce qu’il puisse amener cela. Nous  prenons ce qui est voté en congrès ou par les instances locales, puis après, nous construisons en consultant des experts  afin de s’assurer que ce que l’on dit soit faisable si l’on prend le pouvoir. Ça fait maintenant deux ans que nous travaillons sur ce plan de « transition économique » qui couvre le transport, les modes de production, les modes de consommation, le recyclage, l’énergie, l’agriculture, etc. 

LD : Vous avez mentionné que votre plan de « transition économique » n’est pas pensé sans la transition écologique. Quel est votre rapport, à Québec solidaire, à la croissance économique ? 

RB : En fait, nous avons beaucoup de discussions, au sein du parti, où l’on remet en question le mode de consommation et de production dans lesquels nous vivons. Je vous donne un exemple concret : nous favorisons les « circuits courts », c’est-à-dire que l’aménagement du territoire soit fait de façon à ce que les gens puissent travailler, faire des loisirs et aller à l’école dans un circuit court, ou acheter local. Nous favorisons en tout temps les circuits courts où il y a le moins de transport. [Cela revient] à remettre en question nos modèles de consommation. Dans notre plan de transition, il y a de la création d’emplois liés à cela, mais des emplois du 21e siècle. Des emplois verts, où l’on délaisse d’autres emplois, notamment liés à l’exploitation et l’exploration pétrolière. Création d’emplois, donc création de richesses. […] Nous voulons plus de transport en commun de façon très massive. Nous remettons en question nos modes de consommation et de production, mais nous ne l’amenons pas uniquement sur les individus. Les individus ont leurs efforts à faire, mais [il faut] favoriser aussi un contexte qui permet cela, c’est-à-dire ne pas être obligé d’acheter  une voiture.

Il existe beaucoup d’initiatives volontaires, mais à Québec solidaire, (…) il faut continuer là-dedans (…), pour que cela ne reste pas que sur la base du volontariat

LD : Dans votre programme, il est question de « décroissance à la consommation », de « durabilité des produits dans le temps » et d’«optimisation des ressources ». Quelles sont les politiques liées à cela ?

RB : Si je prends la durabilité des produits dans le temps, dans notre plan de transition — comme cela se fait en France —, nous proposons de mettre en place une loi sur l’obsolescence programmée et aussi de faire en sorte que les gens qui fabriquent ces produits-là offrent une garantie de dix ans sur leurs produits, tout en offrant des manuels d’instruction afin de réparer les produits au lieu de les jeter comme ce qui se passe en ce moment. Donc, ce sont des lois qui existent ailleurs et c’est ce que nous proposons pour ici. On parle beaucoup de la « crise du recyclage », mais souvent, le recyclage (par exemple le carton) est dû au suremballage. Actuellement, les producteurs mettent un produit sur le marché qui est suremballé et après cela, c’est la société qui doit se charger de son recyclage. Il existe des programmes, par exemple la « Responsabilité élargie des producteurs », mais nous voulons renforcer cela, tout en utilisant également l’écofiscalité, pour que les producteurs payent plus de taxes sur les produits qui seraient suremballés. En utilisant cela, ces contraintes, les entreprises seront davantage créatrices en ce qui concerne réduire l’emballage. C’est une autre façon de réduire, que ce soit la consommation ou la surproduction. Ce sont des exemples de notre plan de transition.

LD : Donc, par « décroissance à la consommation », vous sous-entendez que vous allez vous occuper des producteurs ?

RB : C’est sûr qu’il y a beaucoup de sensibilisation — ça se discute et vous n’êtes pas le premier à me poser la question —, surtout chez les jeunes et ça me démontre que les gens ont une remise en question par rapport aux produits qu’ils utilisent. Même, il y a beaucoup de commerces de vêtements où l’on dit : « au lieu d’acheter des vêtements et les garder » cela serait plutôt de les louer et de les remettre. Il existe beaucoup d’initiatives volontaires, mais à Québec solidaire, en tant que gouvernement, il faut continuer là-dedans, mais pour vraiment favoriser cela, pour que cela ne reste pas que sur la base du volontariat, il faut légiférer en matière de contraintes envers les producteurs aussi. 

LD : Quelle serait la position d’un gouvernement solidaire en ce qui concerne l’extractivisme ?

RB : Moi, ça fait longtemps que je suis dans le parti et ça fait longtemps que nous en parlons. Par exemple, les redevances. Ce que nous faisons en ce moment, c’est que l’on donne nos ressources naturelles aux minières qui payent des redevances sur les profits et là, il y a toutes sortes de façons de se tromper. J’ai aussi un baccalauréat en comptabilité et il y a toutes sortes de façons de changer les profits et [les] réduire.  Nous, ce que l’on dit, c’est qu’il faut que les compagnies payent des redevances plus élevées et basées sur ce qu’elles extraient. Pour ce qui est de l’exploration et l’exploitation pétrolière et gazière —les énergies fossiles —, nous arrêterons cela totalement. Nous sommes le seul parti à avoir le courage de dire que l’on l’arrête parce que nous ne pouvons pas avoir des objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre [en même temps]. Il n’y aurait pas de moratoire ; on l’arrête.

Si l’on prend la voiture électrique, nous disons que d’ici 2030, les concessionnaires ne pourront plus vendre de voitures à essence

LD : Dans votre programme, vous proposez de réduire drastiquement les émissions des gaz à effet de serre de manière à limiter la hausse moyenne de la température mondiale à 1.5 °C. Or, plusieurs scientifiques prévoient déjà que la hausse minimale, même si chaque pays met en branle la grande transition, sera de l’ordre de 3 °C. Votre engagement est-il à la hauteur des défis ?

RB : En fait, la façon dont toutes nos mesures ont été décrites amène à dire ce que chaque mesure va permettre de réduire. D’ici 2030, l’objectif est de réduire 48% de nos émissions et d’ici 2050, 95%. L’une des mesures que nous amenons en plus, c’est le bilan de consommation. C’est-à-dire que l’on consomme des produits qui ne sont pas fabriqués ici ; le 48% est une réduction par rapport à ce que nous produisons.  Le bilan de consommation comprend des matières qui sont produites en Chine ou ailleurs. Ce que nous proposons de faire, c’est de ne pas les inclure au bilan. Nous voulons commencer à faire des calculs pour notre consommation des produits fabriqués ailleurs (combien ils émettent de gaz à effet de serre) pour ensuite faire un bilan beaucoup plus élevé. On voudrait le réduire. C’est sûr qu’avec les changements climatiques et avec tout ce qui est en train de se passer, certains disent que c’est tellement urgent ou que c’est presque trop tard. Il nous faut aussi des mesures pour réduire ce qu’on est capable, mais aussi des mesures pour s’adapter aux changements climatiques. C’est pour cela que nous voudrions plus d’espaces verts, plus de ruelles vertes, moins d’asphaltage, pour s’adapter aux changements climatiques. Les routes que l’on construit, par exemple la route en Gaspésie qui se désagrège, il faudrait la reconstruire, mais pas tout près des berges, de la même façon qu’avant. Il faudrait adapter notre façon de la construire pour s’adapter aux changements climatiques et à la montée des eaux.  On voudrait aussi avoir le moins d’asphaltage possible, qu’il y ait une taxe sur les espaces de stationnement comme c’est développé dans les banlieues, ou encore utiliser des matériaux qui vont augmenter l’imperméabilité afin de [digérer] les eaux des pluies que l’on lâche pour le moment dans le Saint-Laurent. Tout ça ne touche pas spécifiquement aux gaz à effet de serre, mais il est temps aussi que l’on commence à s’adapter dans la façon que l’on construit nos villes, nos routes, que l’on commence à s’adapter aux bouleversements des changements climatiques. Malheureusement, tout cela en raison de l’inaction d’avant.

LD : Votre réponse m’amène à vous poser une autre question. Il est mentionné dans votre programme qu’un « choix de civilisation nous est proposé ». Avez-vous peur de la réception qu’un tel projet peut susciter ? Est-ce qu’un gouvernement solidaire aurait un plan d’éducation pour les générations actuelles et celles à venir en ce qui concerne l’écologie et la grande transition ?

RB : C’est clair. Pour mettre en œuvre tout ce que nous amenons, il faut de l’éducation dans tout le cursus scolaire. Je rencontrais récemment le Centre de recherche – Éducation, environnement, écocitoyenneté, qui chapeaute la stratégie sur l’environnement et l’écocitoyenneté, avec qui il est question d’«éducation citoyenne à l’environnement ». Il y avait beaucoup de mesures pour institutionnaliser l’éducation à l’environnement dans les années 90 qui ont été coupées au travers du temps. Il y a maintenant, par exemple dans les écoles, des enseignants qui prennent sur leurs épaules de créer un système de compostage, de recyclage, alors que certains autres ont trouvé que cela puait et qu’ils ne voulaient pas. Il y a donc tout un processus à faire, pas seulement au Ministère de l’Environnement, mais aussi au Ministère de l’Éducation, pour faire de la sensibilisation. Ce serait, pour nous, des mesures à mettre en place, parce que si nous voulons faire tous ces changements-là, c’est clair qu’il faut que les citoyens, dès leur plus jeune âge, soient sensibilisés et actifs en matière d’environnement, qu’ils comprennent dans leur milieu comment ils peuvent être des acteurs de changement par rapport aux questions environnementales. Pour cela, il faut revoir le cursus des maîtres aussi, des enseignants, ce qu’ils reçoivent dans leur programme d’éducation. […] Nous voulons que tous les citoyens s’engagent dans le processus de transition.

LD : À Québec solidaire, il est énormément question de transport en commun. Vous avez un plan pour les voitures électriques d’ici 2030 et le Grand Montréal Express. Qu’en est-il du transport individuel en région ?

RB : Si l’on prend la voiture électrique, nous disons que d’ici 2030, les concessionnaires ne pourront plus vendre de voitures à essence. Seulement des voitures hybrides et électriques. En 2050, nous allons retirer les voitures à essence des routes. C’est notre plan. Une façon d’y arriver, à partir d’aujourd’hui, ce sont les programmes de bonus-malus pour les voitures électriques. Or, en ce moment, c’est du mur à mur. On fait ça partout et l’on pense que c’est bon. Nous, ce que l’on dit, c’est qu’il faut que ce soit un bonus-malus intelligent, c’est-à-dire qu’il soit modulé en fonction de la situation familiale : 1- si on est une personne seule, versus une famille avec quatre enfants ; 2- dépendamment du revenu afin de conserver la justice sociale ; 3- dépendamment de la région que l’on habite. Si l’on est une famille qui habite dans un milieu rural, il est sûr que le bonus-malus donné pour s’acheter une voiture électrique sera beaucoup plus généreux que le bonus-malus que l’on donnera à une personne seule qui habite proche d’une station de métro. Donc, nous ne sommes pas contre le déplacement individuel ; l’idée c’est,  par contre, de mettre du transport en commun partout, mais nous sommes conscients qu’avec le grand territoire québécois, il y a des endroits où ce n’est pas facile ou possible. Aussi, avec le temps, le coût des voitures va baisser, la technologie et l’innovation vont augmenter et seront plus efficaces, et il y aura aussi le marché de la revente.  J’ai une amie qui a acheté une voiture électrique à 17 000$; c’est un vieux modèle qui prend trois heures pour charger mais elle en est très contente. Donc, les choses vont avoir évolué, mais il faut que l’on donne un gros coup de pouce au gouvernement et c’est ce que nous proposons.

(…) il faut que les citoyens, dès leur plus jeunes âge, soient sensibilisés et actifs en matière d’environnement

LD : J’en viens à ma dernière question. Mme Ghazal, quelles sont les sources intellectuelles de vos réflexions par rapport à l’écologie ?

RB : Moi, c’est plus de façon globale. Les grands qui ont réfléchi à cette question-là : David Suzuki, Hubert Reeves. Et il y a beaucoup d’initiatives locales qui sont inspirantes et desquelles le parti et moi-même nous inspirons.


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