Mythologie: l’écoblanchiment – Le Délit
Mythologie: l’écoblanchiment
Par · 18 septembre 2018
Le «développement durable» est un greenwashing bien commode.
Image par Hugo Gentil

Lorsqu’il est question de «développement durable», il nous faudrait ne pas entendre «durable» si l’on en croit les données scientifiques, mais il est d’époque de considérer publiquement le développement comme devant s’accompagner du mélioratif «durable». Après tout, que le développement ne puisse jamais être vraiment durable, les idéologues ne s’en embêteront pas.

Le discours public ne s’encombre pas des preuves scientifiques accablantes. Elles ne peuvent entacher le marketing blanc telle une maison blainvilloise toute propre. La pollution des océans, la décimation du phytoplancton, les forêts rasées, l’air pestilentiel de produits chimiques, le plastique présent de haut en bas de la chaîne alimentaire. Réglons la question une fois pour toutes avec un arrêt sur les pailles en plastique! Le dossier est clos: un pas de géant a été accompli. Le monde entier est sous le choc de ce mouvement majeur vers un monde «durable».

Au sein du vacarme propre au discours public, qui donc ose annoncer la triste nouvelle? Le développement ne peut être durable puisque la croissance infinie est impossible dans un monde fini… Peut-être nos gouvernements et nos intellectuels attendent-ils quelque chose d’habituellement propre aux séries télévisées: un cliffhanger! Ah! Quel excellent scénario pour notre nouvelle série fantastique: L’humanité survira-t-elle? On peut déjà voir les licornes voler à notre secours. Le «développement durable» discute de dates et de doses. Promesses pour 2010, 2015, 2020, 2030, 2050. Échecs pour 2010, 2015 et toutes les prochaines échéances à venir. La pièce de théâtre à laquelle nous prenons tous part ne tient pas du théâtre d’été…il s’agit d’une tragédie dont la fin est annoncée dès les premiers vers.

Alors que le «développement durable» prétend signifier le «durable», il signifie plutôt «durabilité de la logique propre à la croissance». Autant pour dire, organiser la société pour que les riches demeurent riches et qu’une élite puisse prospérer tant que nous le permettra le monde limité en ressources et en qualité.

Si la question écologique était d’une réelle importance, tout au moins les foules se procureraient le très accessible essai La politique de l’oxymore écrit par Bertrand Méheust ou  encore quelques équivalents. Tous les intellectuels se passeraient le mot sur la question écologique. Elle dominerait tout le paysage culturel tellement la question est cruciale: notre espèce survivra-t-elle à sa propre logique destructrice? La réalité est toute autre. Autour d’un repas au restaurant, quelques personnes privilégiées et instruites diront à peu près cela: «Que c’est angoissant ce qui se passe en ce moment ! […] L’environnement est vraiment un dossier important…j’espère que les choses bougeront!» Viendra ensuite une bouchée dans ce succulent jarret d’agneau commandé quelque vingt minutes auparavant.

Comment une telle chose est-elle possible? Comme dans toute société orwellienne ou huxleyienne, le discours idéologique est programmé effectivement. La mythologie est au point, se porte au secours des puissances. Le «développement durable» est réaliste, pragmatique, courageux, visionnaire. Se targuant d’être la seule option «sérieuse» en ce qui concerne la transition écologique, voilà qu’il cache ses motivations: le maintien d’un ordre économique bien particulier (lire ici: tout modèle basé sur la croissance). De cette escroquerie, peu en comprennent effectivement les relents. S’exclamer en faveur du «développement durable» suffit à s’auréoler de la conscience morale à la mode. Multinationales, gestionnaires, actionnaires, gouvernements, ONG, contribuables… Le «développement durable» est ce doux chapelet que l’on récite telle une prière. «Dieu! Faites que l’on puisse s’enrichir et détruire l’inhumain de manière durable!» La prière des ignorants, des aveugles et des criminels. Ce modèle survit parce qu’il prétend être le seul véritablement viable. Il orchestre ce mensonge et met en branle la grande «politique de l’oxymore».

Finalement, le dernier masque du «développement durable» qui tombera sera celui-ci: «Nous, preneurs de décisions d’importance, savons que notre modèle économique mènera à une hécatombe, mais nous préférons le présent des excès à l’avenir plein de vie.» Le carpe diem des suicidaires. Le philosophe de la technique Gilbert Simondon disait que «toute société cherche à persévérer dans son être». Prions de bonne foi qu’il eut tort.

 
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