Ligne de fuite – Le Délit
Ligne de fuite
Par · 7 février 2018
Plaidoyer pour la liberté de pensée
Image par Mahaut Engérant

C’est une histoire qui trouve ses origines dans des temps immémoriaux. Au sein d’une république nouvelle et florissante que beaucoup qualifieraient de resplendissante. Un groupe de pensée, nommé très justement L’Idée, diffusait de manière absolue les idées majoritaires du pays. Le fondateur de cet ordre avait choisi de l’appeler ainsi afin que tout le monde se souvienne que c’est à force d’idées que l’on acquière la liberté.

Au moment de ce récit, l’idée dominante préconisait la défense du faible. Ceux qui n’avaient jamais pu s’exprimer: les délaissés, les incompris, les marginaux, furent alors invités à parler. Ce fut considéré comme une victoire de la démocratie; la société avait pris le dessus sur l’individu.

Bien des années passèrent, la voix des faibles était devenue puissante.

Un jour, une ombre vint assombrir le tableau. Un petit groupe de penseurs se permit de questionner certaines idées énoncées par la faction montée en puissance, qui y vit alors une résurgence du passé, une nouvelle volonté de les réduire au silence.

L’Idée ne pouvait tolérer de telles ignominies et se dépêcha d’en informer le peuple, et comme une trainé de poudre, en peu de temps, la révolte gronda. Un procès public fut organisé. Les accusés furent invités à s’expliquer:

«Nous pensions qu’il était original d’exprimer une diversité d’opinions». Il présenta ses excuses et promit qu’on ne l’y reprendrait plus.

La cour fut stupéfaite de ce toupet et, coupant la parole, les qualifia «d’esprits fermés». Il n’était d’ailleurs même plus nécessaire de poursuivre le procès, ils ne méritaient pas qu’on se donne la peine d’écouter. Ils furent congédiés et les représentants du peuple se mirent d’accord sur la peine qu’ils encourraient. On les fit revenir et prononça le châtiment:

«Messieurs les accusés, pour avoir ouvertement et injustement critiqué les incompris, nous vous condamnons à être exclus de la société».

Les accusés furent pris d’effroi. Ils supplièrent les jurés.

«Tout sauf l’exclusion!», cria l’un d’eux. Mais rien n’y fit. Tous les regards se détournèrent et à partir de ce jour ils furent ignorés.

Le lendemain du procès les penseurs qui constituaient L’Idée se réunirent pour définir les nouveaux sujets à aborder au cours de la semaine: parler de la nouvelle vie des bannis? Non, surtout pas, la société les avait excommuniés. Parler de la culture de ces peuples du sud? Oh que non, de quel droit s’approprier un sujet dont ils étaient si étrangers. Décrire cette mode qui se développe dans le nord du pays? Miséricorde, ils risqueraient de froisser ceux qui ne s’y étaient pas risqués. Après quelques heures de délibération, quelle ne fut pas leur surprise de découvrir que le seul sujet qui restait était celui qu’ils préféraient, la liberté.

Épilogue

On raconte que bien des années plus tard, les accusés, alors que leurs cheveux avaient blanchis, étant devenus des marginaux de cette société aux grands idéaux, furent décrochés du pilori et glorifiés pour ces années de silence forcé, ils furent bien évidemment invités à s’exprimer.

 
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