Un iPhone dans le cerveau?
17 octobre 2017 - Image par Dominique Leclerc
Posthumains propose une réflexion sur le transhumanisme et nos limites éthiques.

«Quelle partie de votre corps ou quel organe souhaiteriez-vous améliorer?» nous demande-t-on à l’entrée de la salle du théâtre l’Espace Libre. Collées au mur, les réponses du public font majoritairement allusion aux handicaps fonctionnels et physiques (vue, poumons, colonne vertébrale) plutôt qu’aux considérations esthétiques. Une répondante de 16 ans – fort plausiblement minoritaire dans sa tranche démographique – écrit quant à elle: «Rien: je suis bien».

Cette réponse ne serait vraisemblablement pas celle que donnerait Dominique Leclerc, qui signe le texte auto-fictif de Post humains en plus d’y jouer le personnage principal. La protagoniste, souffrant d’une maladie chronique incurable, constate l’effort et l’argent qu’elle doit consacrer au contrôle de sa santé fragile. Comment s’affranchir de ses limites corporelles?

S’implanter la santé… pour enrayer la mort

Dominique part donc en quête de son Saint Graal, un appareil quelconque qui la (re)mettrait en contrôle de son destin sanitaire. Ses recherches l’emmènent un peu partout sur internet: Google est en développement d’une lentille cornéenne capable de mesurer le taux glycémique de son porteur; certaines compagnies d’assurance offrent des rabais aux clients qui consentent à porter un «fitness tracker». Rebutée par le potentiel de surveillance de ces technologies, elle pousse ses recherches plus loin…

Entre en scène son nouveau petit-ami, Dennis Kastrup, un journaliste travaillant à Berlin. Dominique se rend donc en Allemagne où elle rencontre toute une communauté de cyborgs: certains, à peine à l’âge adulte, ont opté pour l’implantation d’un aimant dans leur index (très utile, paraît-il, pour ramasser le petit trombone récalcitrant sur le coin du bureau) alors que d’autres préfèrent une puce RFID capable d’ouvrir sa porte ou (très exceptionnellement pour l’instant) payer son bus, entre autres utilisations possibles et probables. Plusieurs intervenants du milieu, interviewés sur vidéo, tiennent un discours qui se résume ainsi: «La technologie a toujours amélioré la qualité et l’espérance de vie humaine, alors il est normal qu’elle continue de le faire sans limite jusqu’à l’enrayement de la mort…»

Susciter des réactions pour engager la réflexion

Didier Lucien incarne tour à tour différentes personnalités influentes du domaine en plus de jouer son propre rôle, très attachant mais aussi accessoire au déroulement du reste de la pièce, reposant essentiellement sur la manipulation de certains éléments techniques ou décoratifs de la pièce. L’artiste-programmeuse Cadie Desbiens, en voix off  à la fois sur scène mais aussi coupée de l’espace de performance et des spectateurs par un grand poste d’ordinateur, assise, puisque derrière un écran, lance ça et là des commentaires enthousiastes pertinents – quoique pédants au début – et optimistes au point qu’elle paraisse résignée à accepter l’inclusion de toute et n’importe quelle technologie au corps humain.

Si Dominique et Dennis optent, de leur côté, pour un «ajout» mineur et plutôt symbolique, le domaine de l’intelligence artificielle quant à lui est en pleine évolution: combien de temps échapperons-nous encore au Trans-humanisme généralisé – et voire potentiellement discriminatoire?

La période de discussion suivant la représentation du 5 octobre a fourni encore plus d’indices sur l’intention des artistes: «Le jour où je pourrais me faire implanter mon iPhone dans le cerveau, je le ferais tout de suite», dit Cadie Desbiens. «On a toujours su s’adapter sans trop de problèmes aux nouvelles technologies». Est-ce l’artiste ou son personnage qui parle? Un membre de l’auditoire mord à l’hameçon, soulignant qu’il a toujours vécu sans cellulaire. Notre journaliste cite une étude récente démontrant qu’on passe moins de temps en famille ou entre ami·e·s depuis l’avènement des réseaux sociaux en ligne, et que leur utilisation non contrôlée a des effets délétères mesurables sur le bien-être de ces usagers.

«Voi-là!», semblaient répondre les artistes, en conclusion, comme si Post humains avait eu comme but ultime de mener à ces réflexions collectives sur les choix éthiques qui s’imposent et le futur qui en résultera. Une hypothèse très plausible, quand même. Pour mieux y arriver, ils ont volontairement brouillé jusqu’à la fin la limite entre autobiographie et fiction, une formule plutôt bien réussie d’ailleurs.

 
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