L’analyse d’un vieux couple
21 mars 2017 - Image par Mahaut Engérant
Il faut réconcilier Montréal avec ses citoyens.

Les Montréalais entretiennent une relation particulière — imprégnée d’un mélange singulier de passion et de nostalgie — avec leur ville, avec toi. Ils se souviennent, amers, de cette époque où tu étais la capitale culturelle et économique du Canada et rêvent encore de l’Exposition universelle et des Jeux olympiques; lorsque tous les regards du monde étaient rivés sur eux, sur toi. Aujourd’hui, tu leur sembles éteinte et continuellement dans l’ombre des grandes métropoles qui t’entourent. Comme pour ces vieux couples que l’on aperçoit, assis silencieusement au fond des restaurants de quartier, il y a toujours de l’amour entre vous, mais le romantisme et la fébrilité naïve des premiers instants ont disparu. Les défauts se sont, au fil du temps, accaparés de l’esprit des Montréalais et ont altéré ta beauté, ton éclat. Ils peinent à voir au-delà des travaux interminables et des cônes orange qui pullulent en ton centre-ville. Tu leur deviens purement fonctionnelle: qu’un banal décor pour la routine. Métro, boulot, dodo, et ça recommence. C’est triste, car tu as tant à offrir. Tu es si spéciale, si belle.

Il ne faut pas sombrer dans le pessimisme: il n’est pas trop tard pour se débarrasser de cette morosité, de cet aveuglement néfaste qui s’est imposé entre vous au fil du temps. S’ils ouvrent les yeux et prennent, finalement, le temps de t’apprécier, de te vivre, les Montréalais ne pourront que succomber à ton charme; ils redeviendront follement amoureux de toi.

Tu es l’une des rares villes UNESCO du design de ce monde, mais cela, ils l’ignorent. En t’observant un peu, les Montréalais s’apercevront peut-être enfin de l’omniprésence de l’art public que tu leur offres jusqu’aux profondeurs de tes quais du métro; celle qui a le pouvoir de rendre leurs matins moins gris, moins ternes. Ils contempleront peut-être pour la première fois ta verrière de Marcelle Ferron à la station Champ-de-Mars, ou ton œuvre «Pic et Pelle» de Germain Bergeron à la station Monk. Ils lèveront peut-être les yeux vers le ciel pour remarquer la complexité architecturale de ton complexe olympique, ou l’esthétique du Westmount Square, conçu par l’architecte de renommée internationale Mies Van der Rohe. Curieux, ils redécouvriront peut-être ton square Saint-Louis si cher à Michel Tremblay ou tes rues qui n’en finissent pas que chantait Robert Charlebois. Il semble que les Hommes aient ce besoin inévitable de payer pour comprendre que ce qu’ils ont devant leurs yeux vaut la peine d’être vu, d’être admiré: la beauté accessible et gratuite s’oublie facilement et finit par passer inaperçue, c’est absurde, ne trouves-tu pas?

L’habitude a probablement collaboré à corrompre la perception que les Montréalais ont de toi. L’ubiquité de la créativité, de l’originalité et de la vitalité mène nécessairement à une prise pour acquis, à une certaine banalité de la chose. Alors que tu es célébrée et récompensée partout dans le monde pour tes artistes, tes festivals, ta qualité de vie et tes universités, les Montréalais, eux, ont les cônes orange pour sujet de prédilection lorsqu’ils ne parlent pas de la météo. C’est affligeant.

Cinquante ans se sont passés. Vous en avez vécu des hauts et des bas, mais tu n’as pas changé, tu es toujours cette ville qui faisait battre la chamade au cœur des Montréalais. Tu es toujours resplendissante. Et si ce vieux couple, votre vieux couple, cessait enfin d’être silencieux et renouait avec la passion de son jeune temps? 

 
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