Parole sous surveillance
8 novembre 2016 - Image par Mahaut Engérant
L’avènement d’une société de surveillance est-il compatible avec la liberté d’expression?

«La vie privée, c’est la possibilité d’avoir quelque chose pour soi, que ce soit une idée, que ce soit une croyance». C’est ce qu’affirmait Edward Snowden à propos de la nécessité de défendre le droit à la vie privée lors de sa conférence à McGill. Dénoncée par de nombreux lanceurs d’alerte, de Willliam Binney à Snowden, notre utilisation des nouvelles technologies facilite selon ce dernier une forme de surveillance inédite. L’ensemble de la population peut désormais être surveillée par des gouvernements, sans frein technique ou économique. Le développement étendu de la surveillance de masse interroge sur ses conséquences sur l’exercice de la démocratie, notamment sur la liberté d’expression de ses citoyens.

Tous égaux face à la surveillance?

Les répercussions de la surveillance peuvent être plus marquées sur certaines communautés politiques. Les nouvelles technologies rendent en effet possible le profilage de groupes spécifiques. Contactée par Le Délit, Lex Gill, défenseuse de la vie privée et des libertés civiles, explique que les musulmans, les communautés autochtones, les migrants, les personnes de couleur, les personnes économiquement désavantagées ainsi que les activistes sociaux et environnementaux sont susceptibles d’être plus vulnérables face à la surveillance du gouvernement. La surveillance aggraverait non seulement les discriminations auxquels ces groupes font face, mais limiterait également leur liberté d’exprimer leurs messages politiques.

L’actualité permet de mettre en lumière la surveillance ciblée d’activistes sociaux et ses conséquences. Le 11 octobre dernier, l’American Civil Liberties Union publiait une série de documents qui démontrait l’utilisation de données issues de Facebook, de Twitter et d’Instagram par la police américaine afin de surveiller des manifestations de Black Lives Matter. À travers le recours aux services de Geofeedia, une entreprise de collecte et d’analyse de données publiques, les services de police américains ont pu surveiller les manifestations organisées en août 2014 et en avril 2015 en réaction aux morts respectives de Michael Brown et de Freddie Gray, deux jeunes hommes noirs abattus par la police. L’interception par Geofeedia de discussions et de photos de mise à feu de voitures de police a également permis à la police de se livrer à des arrestations, notamment lors de la manifestation suivant la mort de Freddie Gray à Baltimore. Si la possibilité de contrôler plus facilement les infractions à travers la surveillance électronique peut être perçue comme bénéfique, la nouvelle capacité de la police de profiler des manifestants peut cependant inquiéter. L’identification des manifestants de manière indiscriminée par la police pourrait en effet être utilisée aux dépens d’activistes pacifiques. Les risques qu’elle pourrait impliquer pour les manifestants menacent également de brimer l’expression publique d’opinions contestataires.

Les militants écologistes sont également des sujets récurrents de la surveillance gouvernementale en Amérique du Nord. Des documents divulgués par le Guardian en 2015 ont ainsi démontré que des opposants au projet d’oléoduc Keystone avaient été surveillés par le FBI entre 2012 et 2014. Ce projet, abandonné en 2015, devait permettre le transport de pétrole de sables bitumineux de l’Alberta vers des raffineries texanes. La surveillance de ces militants avait été justifiée par le FBI par leur «extrémisme», mettant en péril un projet d’oléoduc «vital à la sécurité et à l’économie des États-Unis». Au cours des dernières années, plusieurs mouvements pacifiques d’opposition à la fracturation hydraulique aux États-Unis, comme Rising Tide North America, The People’s Oil & Gas Collaborative, Greenpeace, ou encore Gas Drilling Awareness Coalition, ont également été les cibles d’opérations de surveillance domestique. Toujours selon le Guardian, la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) se serait également livrée à des opérations de surveillance de résidents québécois opposés à la fracturation hydraulique.

«Dans une démocratie, nous devons être capable d’entendre les voix des groupes les plus marginalisés, et ces individus doivent être capables de participer pleinement au processus politique pour que la démocratie ait du sens, explique Lex Gill. La surveillance et le profilage des groupes marginalisés paralysent leur parole et leur engagement politique, érode la confiance dans les institutions démocratiques et tend à aboutir à la criminalisation de la contestation.» La surveillance de communautés marginalisées et de groupes militants tend donc à les exclure de la sphère politique. Le recours à la surveillance de groupes militants porte également le risque de museler le débat public et de geler la formulation d’idéaux politiques minoritaires.

De la surveillance à l’autocensure

La perception d’être surveillé et la peur qu’elle génère risquent en effet d’handicaper l’expression libre d’opinions politiques contestataires. La découverte par des groupes militants de la surveillance dont ils sont le sujet a ainsi pu sérieusement affecter leurs discours politiques. Tom Jiunta, le fondateur de la Gas Drilling Awareness Coalition, expliquait au Earth Island Journal en 2013 que la sensation d’avoir leurs communications surveillées avait conduit de nombreux membres de son association à s’autocensurer, voire à abandonner le militantisme.

Une étude publiée dans le Journalism & Mass Communication Quarterly en mars dernier permet de mieux saisir les dangers de la surveillance sur la liberté d’expression. Elle démontre une corrélation entre la perception de la surveillance de masse et l’autocensure de citoyens entretenant des idées perçues comme minoritaires. Cette expérience menée sur 255 personnes proposait aux participants de répondre à un questionnaire en ligne relatif à la guerre en Irak. La moitié des questionnaires contenaient une introduction rappelant que la National Security Agency (NSA) était susceptible d’accéder à ces données. Les résultats de cette étude montrent que les individus mis au courant de la possibilité du gouvernement d’accéder à ces données avaient davantage tendance à censurer leurs opinions non-conformistes. De façon intéressante, les personnes soutenant l’utilité de la surveillance de masse en se défendant de n’avoir «rien à cacher» au gouvernement étaient les plus enclines à réduire au silence leurs idées, ce qui démontre qu’il ne suffit pas d’être dans l’illégalité pour voir ses opinions sérieusement affectées par la surveillance. Elizabeth Stoycheff, responsable de cette étude, avait exprimé ses craintes quant au fait que la culture de la surveillance de masse puisse limiter la promulgation d’idées contestataires, ajoutant que «la démocratie prospère à travers la diversité des idées, et l’autocensure l’en prive.»

Comme le suggère cette étude, le caractère imperceptible de la surveillance pose également problème à la libre expression des idées et à la remise en question des politiques gouvernementales. À l’image du panoptique de Foucault, l’utilisateur des nouvelles technologies fait face à une surveillance qu’il ne peut ni connaître, ni saisir. Il peut être observé sans pouvoir observer lui-même. L’essentiel n’est pas de faire quelque chose d’illégal, mais de se savoir surveillé. Cette surveillance invisible conduit non seulement chaque citoyen à s’autodiscipliner, mais limite également sa capacité à remettre en question les politiques de surveillance gouvernementale. «Nous sommes incapables de tenir les gouvernements responsables si nous ne savons pas ce qu’ils font. […] Nous ne savons jamais ce qui est collecté sur nous, comment cela est utilisé, avec qui cela est partagé, ou pourquoi cela a été collecté. Jusqu’à ce qu’un programme de surveillance devienne public, nous ne pouvons pas le remettre en question — même s’il est illégal ou s’il viole la Charte des droits et des libertés», explique Lex Gill. 

La collecte massive et indifférenciée des traces électroniques de chaque citoyen est donc susceptible de remettre en question leur capacité à nourrir, échanger et exprimer leurs idées librement dans l’espace public, garante du renouvèlement politique. Une limitation légale de la surveillance doit être mise en place à l’échelle globale pour permettre aux citoyens de protéger non seulement leur vie privée, mais également leurs idées. Comme le soulignait Snowden, la lutte contre la surveillance est non seulement nécessaire à la protection de la démocratie, mais également à la protection de notre droit à penser par nous-mêmes.

 
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