Le mythe du PC
26 janvier 2016
Le «politiquement correct», un discours trompeur qui nuit au débat.

Un membre de l’équipe éditoriale de nos confrères du McGill Daily a souhaité répondre à un article de Théophile Vareille publié le 10 novembre dernier dans nos pages.

Il n’est pas de bouc émissaire plus commode que le «politiquement correct». Ce terme, dont la définition est délibérément laissée assez floue, permet de rejeter avec mépris toute critique politique en présentant son auteur comme une personne superficielle et susceptible, le tout sans s’être interrogé sur le contenu de ladite critique. Il est donc franchement décevant que des auteurs du Délit continuent d’employer ce terme vide de sens au service d’un discours trompeur.

Ainsi, dans l’édition du 10 novembre, Théophile Vareille nous apprenait que «Le politiquement correct a bon dos» (Société, page 9), déplorant que «certains seulement» aient pu profiter des événements de la série Trans/Formations organisée récemment par l’Union pour la Valorisation du Genre (Union for Gender Empowerment, ndlr). L’auteur se dépeint comme une victime d’«exclusion délibérée… en fonction de critères arbitraires» aux mains d’un «politiquement correct-roi».

Une revendication rancunière

Cette accusation est mal fondée, puisque sur sept événements, deux seulement étaient non mixtes selon des critères identitaires: un groupe de discussion pour les personnes trans racisées et un pour les personnes non-binaires (c’est-à-dire des personnes ne s’identifiant ni comme il, ni comme elle, ndlr). L’auteur prétend que ces événements non mixtes empêchent l’entièreté du corps étudiant de «se sensibiliser à des questions dont l’intérêt est indéniable». Bien sûr, si l’auteur avait un intérêt réel pour ces questions, il aurait su s’y sensibiliser en assistant à nombre d’autres événements de la série, comme la table ronde sur l’activisme trans ou l’atelier Rad Trans 101. Il cherche plutôt à imposer sa présence dilatoire dans un partage d’expériences où il n’a rien à apporter, non pas parce que ce dernier l’intéresse, mais uniquement par pure rancune. La non-mixité n’a pas pour objet d’étouffer la libre expression — au contraire, on veut parler librement sans se soucier, pour une fois, de ce qu’un homme blanc en pense.

Pour l’auteur, l’oppression des personnes trans ne figure pas parmi les «enjeux réels». «Plus au cœur de notre quotidien» que la violence subie chaque jour par les personnes opprimées seraient, par exemple, l’évasion fiscale ou les accords de libre-échange. L’auteur se trouve bien irrité, semble-t-il, que les enjeux qui concernent aussi ou surtout les hommes blancs ne soient pas les seuls dont on discute sur le campus. Pas étonnant donc qu’il se tourne vers le concept amorphe du «politiquement correct» pour délégitimer toute conversation qui ne l’inclut pas.

Le pernicieux discours du «politiquement correct» se glisse aussi dans les articles d’actualités. Dans «Le ‘Non’ l’emporte à McGill» (édition du 17 novembre, Actualités, page 3), le même auteur se porte à la défense de la «voix dissidente» du président de Conservative McGill, Alexei Simakov, récemment défait à l’élection au poste de v-p aux Affaires internes de l’AÉUM. L’auteur attribue la défaite de M. Simakov à «l’accent sur le politiquement correct» qui «a largement contribué à ériger cette forteresse aux alentours de l’AÉUM, à laquelle seuls les plus intimes peuvent accéder».

Camoufler une analyse sans substance

Ce «politiquement correct» auquel l’AÉUM serait si dévouée est un mythe. En fait, l’engagement envers l’équité et la justice sociale, auquel l’auteur semble ici faire allusion, est loin de faire l’unanimité au sein de l’AÉUM et demeure matière à débat. Les propositions progressistes se heurtent régulièrement à l’opposition du Conseil législatif, qu’il s’agisse de bannir une chanson misogyne du Centre universitaire, de se prononcer sur les coupures au sein de la Faculté des arts, de s’opposer à la recherche militaire ou d’adopter une politique touchant à la justice environnementale. La même chose se produit aux Assemblées générales.

Quant à la défaite de M. Simakov, elle n’est pas le fruit du travail de quelques conspirateurs de la campagne du «non» outragés par ses positions contre-pouvoir. La réalité est bien plus simple: les étudiantes et étudiants ont refusé d’élire M. Simakov à cause de son incompétence et de sa campagne vicieuse et profondément aliénante. On constate que l’attaque envers le «politiquement correct», qui cherche à présenter l’auteur comme la voix de la raison, ne sert encore une fois qu’à camoufler la vacuité de son analyse.

Les lectrices et lecteurs du Délit ne souhaitent sans doute pas voir dans leur journal les discours creux et les équivalences trompeuses que les accusations de «politiquement correct» rendent possibles. On veut défendre des opinions réactionnaires — soit, mais que l’on débatte sur le fond et que l’on évite les expressions «à la mode» mais dénuées de substance.

 
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