«Le laboratoire des curiosités»
19 janvier 2016
Mêler art et médiation sociale: le dessein de la metteuse en scène Michelle Parent.

Diplômée de l’École supérieure de théâtre de l’UQÀM et après des débuts plutôt classiques dans le milieu artistique, la comédienne Michelle Parent décide de porter le théâtre à des groupes plus ou moins éloignés des sentiers de la «bienséance». De fil en aiguille naît Pirata Théâtre, une compagnie de non-acteurs rencontrés dans des foyers pour femmes en difficultés, centres de désintoxication… D’après un texte signé Olivier Sylvestre, leur dernière pièce Les Bienheureux occupera les planches du théâtre Aux Écuries du 19 au 23 janvier 2016.

C’est dans un café aux sols boisés, au beau milieu du quartier Hochelaga que Michelle Parent accepte de nous faire part de son parcours et de la mise en place des «Bienheureux», le fruit d’un an et demi de travail. En entrevue avec Le Délit, le cheminement qui l’a conduite à travailler avec celles et ceux qu’elle surnomme les «pirates» semble couler de source.


Le Délit (LD): Pour commencer, qu’est-ce qui t’a donné l’envie d’aller chercher une autre façon de faire du théâtre?

Michelle Parent (MP): Je faisais des spectacles, j’allais voir des spectacles et je me rendais compte qu’autour de moi dans la salle, les spectateurs étaient surtout des «gens de théâtre» qui venaient voir leurs «amis de théâtre», des initiés. Alors je me disais: à quoi ça sert si on reste qu’entre nous les artistes, qu’on se trouve bons et beaux… Donc, je me suis mise à chercher des gens qui seraient le plus loin possible du milieu. Qui n’ont peut-être même jamais vu de théâtre. J’ai commencé à donner des ateliers dans un centre pour femmes en difficultés en 2009

Ça a changé ma façon de voir l’art car leur présence m’a énormément touchée. Non pas leurs problématiques comme telles mais la façon qu’elles ont de réfléchir, d’oser se mettre en avant. Parce que c’est un acte hyper courageux de faire un exercice de théâtre quand tu n’en as jamais fait. J’ai trouvé ça beau et théâtral de voir des gens se dépasser, puis j’ai eu le goût de faire de la mise en scène à cause de ça. Fait que j’aime ça: créer un espace pour rassembler un échantillonnage de la société qui ne se serait pas rencontré autrement. Pour moi c’est un peu le laboratoire de ma curiosité: si je mets telle personne avec telle personne, qu’est-ce qu’ils se disent, qu’est-ce que ça donne? Et ça, ça se ressent je pense dans les spectacles. Fait que c’est parti de là!

LD: Tu as ensuite fondé ta propre compagnie: Pirata Théâtre.

MP: Oui, pour faire mon premier spectacle La Maison, je me suis dit qu’il fallait que je démarre une compagnie. C’est là que j’ai trouvé le nom «Pirata théâtre» que je trouvais très poétique à l’époque (rires). Maintenant, parfois, je suis un peu gênée mais ça faisait beaucoup de sens pour moi et ça le fait encore parce que tu sais, ces femmes-là de la rue me faisaient penser à des pirates. Elles ont un côté super rebelle qui me plaisait. Et puis aussi, j’ai un petit peu l’impression de pirater l’art avec le vrai, et de pirater le vrai avec de l’art.

LD: C’est vrai qu’il y a un petit côté aventurier dans ta démarche…

MP: Oui exactement parce que pour chaque projet tu pars à l’aventure. Ça change en cours de route, même là on est encore en train de changer des petits trucs, on a des désistements de dernière minute… Ça demande une mise en scène extrêmement malléable parce que la plupart des projets incluent des gens sujets à une dépendance. Mais cette contrainte est hyper stimulante pour moi.

J’ai donc fait sept projets à partir de ça, après les femmes je suis allée voir les toxicomanes dans le cadre de l’association Cactus Montréal, un organisme sur Sainte Catherine, vraiment très proche du milieu de la rue. On leur propose des activités qui leur permettent de faire autre chose que s’entendre dire qu’il faut qu’ils aillent en cure de désintox… Il y a beaucoup de gens qui passent dans mon processus de travail mais il y a aussi des membres du spectacle des «Bienheureux» qui sont là depuis trois ans!

LD: Peu à peu tu as alors ajouté une dimension sociale à ton travail?

MP: En fait, l’art c’est vraiment un véhicule différent. Quand tu arrives et que tu as le «chapeau d’intervenant» en face d’une personne qui a une problématique, le côté social est évident… Tandis que moi je m’en fichais de leurs difficulté, on ne fait pas du théâtre documentaire non plus. Dans mes spectacles, je ne parle pas de qui a fait de la prostitution, je ne le sais pas et ne veux même pas le savoir. Et ça facilite vraiment les choses parce qu’on est plus dans un rapport d’égal à égal.

LD: Dirais-tu que ton but est plutôt d’intégrer des marges de la société à l’art ou carrément d’élargir la définition même de l’art ?

MP: Dans tous les cas, pour moi, prendre la décision de monter un spectacle ou de faire un film – même si c’est une comédie – ça parle de nous. Même un blockbuster, même Superman ça parle de nous. J’ai de la misère à concevoir que quelqu’un me dise: «Non, moi je fais du pur divertissement». Donc c’est vraiment les deux. Pour moi, amener du social dans l’art, c’est ce qui fait que ça fait du sens. C’est un apport beaucoup plus global et je pense que j’aurais arrêté si je n’avais pas trouvé ça.

LD: Si tu avais dû rester dans cette idée «d’art pour l’art»…

MP: Oui, je trouvais que c’était comme vide un peu. C’est le fun, hein, de faire du théâtre mais entre nous, de «virtuose» à «virtuose», ça devient super hermétique. Pis il y a aussi quelque chose qui me parle dans le fait d’amener des non-professionnels au théâtre ou dans une œuvre d’art. Ce que je trouve très beau moi dans cette «théâtralisation» de la présence, c’est qu’on est tellement dans un monde où on applaudit les virtuoses que ce que je trouve hyper touchant c’est la fragilité mise en scène. Mes gens, ils ne jouent pas de personnages, ils n’ont pas à construire quelque chose, ils sont juste là pis je les mets dans une arène de jeux et j’observe comment ça les transforme pour vrai. C’est un peu comme pour dire que toi aussi tu as le droit d’être présente, même si tu bégayes ou autre… Je trouve ça beau.

LD: Vous avez produit la pièce vous-même. Comment vous avez trouvé le financement?

MP: Euh, ben, c’est pas facile (rires). Par contre, le côté social fait que les centres avec lesquels je travaille nous aident à financer une partie du projet. Puis, on répète au centre même donc ça c’est quand même un apport de financement. Artistiquement c’est super parce qu’on est dans un grand lieu qui est quand même inspirant, l’endroit où se font les réunions Alcooliques Anonymes puis tout ça. On utilise même les chaises de la salle pour notre spectacle. Si j’avais pu j’aurais amené les néons (rires). J’ai quand même reçu une base du Conseil des arts de Montréal et du Conseil des arts du Canada qui a un programme qui s’appelle «Théâtre et communauté». Puis mon partenaire, Les Écuries, nous a soutenus. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, mais c’est quand même pas évident.

LD: Et est-ce que tu as eu l’impression de voir une évolution au niveau du public et de la visibilité de tes spectacles entre le premier et maintenant ? Le public se diversifie peu à peu ?

MP: L’évolution que je vois c’est à quel point ce genre de projets là est plus populaire. Je ne dis pas que je suis une pionnière hein, mais quand j’ai commencé en 2008, il y avait peu de gens qui faisaient ça. On parlait pas tant encore de médiation culturelle alors que maintenant c’est un grand mot, il y a plein de programmes et tout ça. Il y a comme un élan que je trouve chouette. 

LD: Et pour finir, quelques détails sur la mise en scène des Bienheureux?

MP: Pour moi c’est vraiment un genre d’amalgame, tout d’abord dans la distribution: il y a des acteurs, des non-acteurs, des gens de plusieurs souches de la société, plusieurs âges. C’est aussi un mélange des genres et aussi des textes: des vox pops, des passages d’improvisations qu’on a retranscrits… Tout ça a été conçu pour créer la démonstration des douze étapes pour atteindre le high, l’euphorie ultime. Ce qu’on ne sait pas trop comment nommer parce que c’est intangible, ce qui est quand même proche de, disons, un high par une substance, high parce que tu as fait du yoga… (rires). Parce qu’on est quand même bombardés de l’idée qu’il faut être heureux. Que ça soit dans la psycho-pop, dans les affaires de style de vie, «art» de vie… Je ne dis pas que c’est mal, si ça te fait du bien c’est correct. C’est juste qu’il y a comme un manque quand tu ne l’as pas et que tu es triste et malheureux «de ne pas être heureux», tu vois? C’est pour ça que Les Bienheureux prend un peu la forme d’une réunion d’Alcooliques Anonymes, sauf que la recherche n’est pas la sobriété mais bien le contraire, sauf que la réunion ne se passe pas comme prévu et c’est là que le jeu se passe… 

 
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