«Le jargon du pouvoir»
28 novembre 2015 - Image par Luce Engérant
Bernard Maris démystifie l’opacité de l’économie.

«La force de l’économie c’est qu’elle arrive comme une neutralité» déclare Bernard Maris au cours d’une entrevue avec le cinéaste québécois Richard Brouillette. Assassiné le 7 janvier dernier lors de l’attentat contre le journal satirique français Charlie Hebdo, l’analyste économique alors surnommé «Oncle Bernard» avait accepté de prêter un peu de son cynisme à une anti-leçon d’économie au cours de l’année 2000.

À l’assaut de l’inflation

Face à l’objectif de Brouillette, et non sans pédagogie, il détraque tour à tour des concepts économiques souvent reçus comme des évidences et conteste le caractère scientifique que l’on accole à l’économie. Comme si elle constituait un discours neutre qui ne dicte ni le bien ni le mal. En imitant le ton que prennent les tenants de cette croyance, il affirme: «il est évident qu’il est normal de faire pression sur les salaires pour qu’il n’y ait pas d’inflation. Il est évident qu’il ne faut pas d’inflation.» Et puis il condamne la montée des inégalités et la misère que l’absence d’inflation a entraînée depuis la fin des Trente Glorieuses. «Plus tu es riche dans la vie, plus tu es créditeur. Plus tu es pauvre, plus tu es débiteur.» Ainsi, l’absence d’inflation favorise les créditeurs, ceux qui ont du patrimoine. Le contrôle de la hausse des prix aurait donc permis l’émergence d’une «caste de rentiers» dont le pouvoir ne cesse de grandir.

Luce Engérant

Le commerce prédateur

Contrairement aux idées reçues, Oncle Bernard estime que le commerce ne s’est jamais développé pacifiquement. «Ca ne s’est jamais passé comme ça. Il s’est passé exactement l’inverse: d’abord le commerce international avec un phénomène de prédation, et ensuite la pacification.» En prenant l’exemple de la colonisation pour appuyer ses propos, il conclut: «je suis profondément convaincu que c’est toujours le militaire qui tire les dépenses des économies.» L’économie serait donc inéluctablement basée sur un rapport de force et fondée sur l’inégalité: nos idéaux de justice sociale en prennent un sacré coup.

«Le marché du travail ça ne veut rien dire. Qu’est-ce que je suis en face de monsieur Bill Gates? Je choisis mon patron comme mon patron me choisit? La rigolade.» Son sens de l’humour allège la franchise de ses propos, même lorsqu’il explique que le maintien des inégalités est jugé indispensable par certains économistes. Ces dernières fonctionneraient comme un «moteur» pour les salariés qui, dans une société égalitaire, n’auraient aucune raison de se lever pour travailler. Oncle Bernard est persuadé que la loi, la norme, libèrent car «la loi permet de supprimer le privilège.» Ainsi les grands patrons et autres «privilégiés» de l’économie de marché cherchent systématiquement à éviter l’implantation de lois publiques telles que le salaire minimum, les allocations chômage…

«Je choisis mon patron comme mon patron me choisit? La rigolade.»

Concernant l’opacité des marchés financiers, il semblerait que l’on soit en train de nager dans une «économie du risque». Une des caractéristiques de l’économie capitaliste est que la monnaie n’est plus contrôlée. Le risque est entretenu pour créer un système de contrats d’assurance qui vise à couvrir les risques des transactions boursières mais fournit surtout un bon outil de spéculation. «Le risque est systématiquement entretenu et systématiquement ‘‘marchandisé’’». Tiens tiens, bizarre qu’une bonne grosse crise financière survienne régulièrement pour désacraliser les fondations instables de ces marchés.

Mais tant que l’économie capitaliste apparaîtra comme vérité absolue et indéniable, il y a peu de chances que la sphère financière soit remise à sa place, c’est-à-dire au servie de l’économie. «Le  but de l’économie c’est que ça reste compliqué, incompréhensible.» Oncle Bernard compare même le langage économique au médecin du Malade imaginaire de Molière. «Il disait des conneries mais il les disait en latin donc personne ne pouvait comprendre. L’économie c’est pareil. Les gens disent des conneries mais les disent en maths, en technique ou statistique. […] Le jargon du pouvoir.»

 
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