Solidarité au delà de nos distances
17 novembre 2015 - Image par Joachim Dos Santos
Que vaut votre vie dans la balance médiatique?

Le matin du 2 avril dernier, en faisant défiler mon fil d’actualité, mes yeux endormis tombent sur une image effroyable. Parmi les vidéos de chatons, des douzaines de corps sans vie gisent dans une mare de sang. Je consulte immédiatement un journal fiable pour comprendre quelle catastrophe s’est produite dans la nuit, mais les victimes ne font pas la une. Aucun article ne leur est consacré. Nulle part.

Il faudra attendre de longues heures pour que les médias occidentaux éclairent le drame de Garissa. Dans les jours qui suivent, l’image de ces 147 morts, des étudiants comme moi, me hante. Mais pourquoi donc aucun bulletin d’information ne semble se mettre au diapason de mon émoi? Pourquoi le monde ne s’arrête-t-il pas un instant, comme il l’a fait pour Charlie? Où sont les manifestations internationales de solidarité?

On m’explique la loi journalistique du «mort-kilomètre»: pour les médias, il est plus fructueux de couvrir les morts géographiquement proches de leur lectorat. On a effectivement plus d’empathie pour son voisin que pour un inconnu au bout du monde. Pourtant, quelques mois plus tôt j’étais tenue informée en temps réel, minute par minute, de la prise d’otages à Sydney, bien plus éloigné que le Kenya. Car, au fond, la distance ne se mesure pas réellement en kilomètres.

Joachim Dos Santos

C’est une distance culturelle, psychologique, politique. Elle est renforcée par nos visions stéréotypées: en Afrique ou au Moyen-Orient, la violence nous paraît endémique et ne nous choque pas, ou moins. La gravité des attaques est gommée par leur récurrence. De plus, nous nous identifions plus facilement à des victimes dont le mode de vie et la culture sont similaires à la nôtre (d’ailleurs, les veillées pour Garissa étaient majoritairement organisées par des étudiants). Tous ces facteurs sont humains, mais dans quelle mesure justifient-ils notre ethnocentrisme médiatique?

Cet article ne se veut en aucun cas moralisateur, encore moins accusateur. La France vient de connaître les attentats les plus tragiques de son histoire et je suis, comme tout le monde, bouleversée au-delà des mots. La veille, en apprenant que Beyrouth venait d’être frappée par un attentat d’ampleur comparable, je n’ai pas posté de statut Facebook, ni changé ma photo de profil, ni participé à un rassemblement de soutien. C’est justifiable: ma sœur ou mes amis auraient pu être rue de Charonne, mais certainement pas dans un fief du Hezbollah. Je m’interroge pourtant sur la différence de traitement médiatique (hors de France) entre les deux événement. Et je ne suis pas la seule.

Une nouvelle tendance apparaît sur les réseaux sociaux. On constate qu’en plus de #PrayforParis (#PriezPourParis), nos amis nous enjoignent à #PrierPourBeiruth, à #PrierPourLeMonde. Ils rappellent que l’attaque sur Paris était une attaque contre l’humanité toute entière. Ils appellent à la solidarité avec les réfugiés, qui fuient les mêmes meurtriers que les rescapés du Bataclan. C’est le prolongement d’un mouvement qui avait déjà débuté lorsque les bougies de soutien pour Baga apparaissaient au côté des «Je suis Charlie». Beaucoup s’étaient alors demandé pourquoi 2 000 Nigérians passaient inaperçus alors qu’ils étaient assassinés au même moment qu’une poignée de journalistes français. Il ne s’agit aucunement de hiérarchiser la gravité de ces drames. Les marches de solidarité internationales et la couverture médiatique des attentats à Paris sont évidemment tout à fait justifiées! Il s’agit plutôt de comprendre pourquoi d’autres tragédies ne reçoivent pas une attention comparable. Sur les sources d’information informelles que sont les réseaux sociaux, notre génération globalisée prend conscience que nous appartenons tous à la même humanité. Notre empathie et notre solidarité s’étendent peu à peu au-delà des frontières géoculturelles. La loi du «mort-kilomètre» faiblit quand un français et un libanais sont victimes de la même guerre. Il est donc probable qu’à l’avenir les journalistes traitent l’actualité de manière plus équitable, pour répondre aux attentes d’un lectorat plus global et interconnecté. 

 
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