13/11: Balles perdues
17 novembre 2015 - Image par Mahaut Engérant
Éditorial.

Passer son vendredi à la bibliothèque. Ouvrir pour la trente-sixième fois de la journée sa page Facebook. Cliquer sur l’article qu’un ami vient de partager. Tomber sur un livestream de Libération. Lire que «deux hommes ont ouvert le feu rue de Charonne». Ne pas être certaine de comprendre. Ne pas réaliser directement. Faire défiler l’article, le temps de couvertures médiatiques, les attaques, et le nombre de morts. Comprendre. Lâcher un «merde», seule face à son écran. Se souvenir de Charlie. Se dire que ça recommence. Appeler ses parents. S’assurer que toute sa famille est bien à la maison. Déambuler sans trop d’équilibre dans les couloirs de McLennan. Chercher des Français du regard. Prendre le premier porteur de chaussures Stan Smith dans ses bras. Commenter. Demander comment va l’autre, même si l’autre est un étudiant de Management à qui vous n’avez jamais adressé la parole et que vous vous situez dans un espace de travail silencieux. S’asseoir à une table avec des compatriotes. Se replonger dans les réseaux sociaux. S’y perdre une heure. Ne plus être certaine du nombre d’attaques, du nombre de morts, ou de si tout cela est bien réel. Croiser le regard d’un ami. Appuyer ce regard. Acquiescer, l’urgence redescend, le deuil s’installe. Skyper sa mère pour qu’elle installe la caméra face à la télé française que vous ne parvenez pas à capter de votre bout du monde. Écouter la première chronique émotionnelle de la journée. Pleurer. Culpabiliser d’être aussi loin de la France, d’être exclue. Cloper. Se sentir profondément Française. Se sentir profondément touchée, car si ces hommes et ces femmes ont été tués c’est uniquement pour leur citoyenneté et leurs valeurs, les mêmes que les vôtres. Entendre des étudiants canadiens vous présenter leur soutien. Se rendre chez le plus parisien de ses amis. Réaliser que même lui a perdu son insolence. Rester cinq heures devant une chaîne d’informations. Repérer ses vingt meilleurs amis signalés en sécurité. Apprendre qu’au moins 120 d’entre nous sont tombés. Finir les trois quarts d’une bouteille de whisky à deux. Éponger cette triste ivresse avec des pitas au cumin libanaises – joli hasard. Débattre. Se réveiller tôt pour retourner sur le campus. Se souvenir. Avoir froid aux pieds en ce premier samedi gelé et avoir peur d’une nouvelle attaque. Admettre avoir été terrorisée. Tenter de faire son travail. Ne pas réussir à se déconnecter. Changer sa photo de profil. S’émouvoir de tout ce soutien virtuel au-delà des kilomètres. Commencer à tout questionner: subjectivité médiatique, amalgames, cyber-activisme à la mode, récupération politique, surenchère. Commenter, liker, et rester accrochée. Participer au rassemblement devant le consulat français. Chanter la Marseillaise la plus silencieuse de l’Histoire. Croiser les larmes de chacun. Avoir un sentiment de déjà-vu. Se rendre compte qu’un attentat en France n’est plus une exception, que nous sommes la cible, que nous sommes solidaires, beaux et fiers, mais en en guerre.

Mahaut Engérant

Puis vient le temps d’écrire pour avancer. Diviser les pleurs en pages, voir l’atrocité comme un sujet, matérialiser la douleur sur papier, ne plus ressentir. Le deuil accéléré du journalisme. L’équipe éditoriale du Délit, majoritairement d’origine française et consciente de l’importance de la communauté française à McGill, a souhaité réagir en publiant une édition spéciale avec un livret (p.7) à propos des attentats de la semaine passée.

Les médias ont une importance toute particulière lors de ce type d’événements. Ils permettent d’informer, analyser, réagir, connecter ceux qui sont éloignés et dresser des mots face à l’horreur. La parole justement, le logos, à la fois raison, sagesse et vérité est notre plus belle arme face à ceux qui ne revendiquent que par la mort. Néanmoins, les médias ont aussi relayé un grand nombre de fausses informations ou présenté des articles pauvres en nuances et riches en amalgames. La réactivité doit s’équilibrer avec la qualité; la subjectivité blessée avec la vérité et le respect.

Ces derniers jours, beaucoup ont souhaité souligner le fait que d’autres attaques barbares avaient été perpétrées sans obtenir la même couverture médiatique, ni le même soutien international. Avec «les bombes à Beyrouth, Bagdad et Ankara, et l’explosion d’un avion russe au-dessus du Sinaï, nous voyons l’intensification du recours aveugle à la violence contre des civils au nom d’une idéologie politique», rappelle l’observatoire des Droits de l’Homme.

La France a été touchée et choisie pour ses valeurs. Une violence extrême contre cette liberté que les Français ont posée à l’extrémité du progrès. 

Le Délit présente son soutien à toutes les personnes directement ou indirectement touchées par ces événements. Nos pensées vont évidemment aux proches des victimes, mais aussi à tous les Français et tous les étudiants qui ont vu les valeurs auxquels ils aspirent bafouées dans ces attaques que nous condamnons.

Comme l’a parfaitement écrit le journal Libération, nous sommes la «Génération Bataclan»: nous avons grandi avec le 11 septembre et nous sommes devenus adultes avec les attentats de 2015 en France. Le premier ministre français, Manuel Valls, disait «votre génération doit s’habituer à vivre avec ce danger».

Le Délit a publié sa première édition de l’année pour Charlie Hebdo, il la finit avec ce dernier numéro 2015, «spécial attentats à Paris». 

 
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