Réfléchir avant de parler
16 novembre 2015 - Image par Luce Engérant
Le rôle du langage dans la réaction des politiques.

À la suite du drame survenu à Paris, nombreux sont ceux qui ont pris la parole pour exprimer leur soutien aux Français et, parfois, tirer les conclusions qui les arrangeaient. Souvent, des mots trop évocateurs et lourds de conséquences ont été utilisés pour porter des idées qui mériteraient plus de nuance en ces temps d’instabilité et de tensions.

Guerre n.f.

En période de détresse et d’incertitude, il est en effet facile pour une fgure forte d’abuser de l’espoir populaire qu’on mette fin à l’horreur. Ce n’est donc pas surprenant que le président de la République française ait déclaré l’état d’urgence dès vendredi soir, dénonçant un «acte de guerre». Mais une guerre contre qui?

Comme nous le rappelle notre compagnon de toujours qu’est Le Larousse, une guerre se fait entre plusieurs États, et par extension entre plusieurs entités reconnues au niveau international, des entités «légitimes» en un sens. Or l’autoproclamé «État islamique» n’a pas une telle légitimité et c’est précisément sa plus grande faiblesse. En choisissant un tel nom, l’organisation exprimait son besoin d’être reconnue, tandis qu’en pratique elle n’est pas traitée comme un État; l’utilisation de ce nom restait controversée mais tolérée. Cependant François Hollande, en parlant de guerre, met la France au même niveau que les terroristes, une victoire symbolique pour ces derniers.

La civilisation vs les «barbares»?

François Hollande n’est pas le seul à voir les attentats de Paris comme une provocation à laquelle il faut répliquer par la force brute; au Québec, Philippe Couillard, clame haut et fort qu’«on va donner une leçon à ces barbares». Malgré son ton revanchard, il ne répond pourtant pas à la question suivante: qui sont nos «ennemis mortels»?

Cette année, la France a été visée à plusieurs reprises; certains des terroristes étaient des citoyens français, ayant grandi en France. Sont-ce eux les «barbares» qui «cherchent à détruire notre société», dont parle M. Couillard?

Le mot «barbare» contient en lui la notion de division; on est civilisé ou on ne l’est pas, et si on ne l’est pas on est un «barbare».  C’est ainsi que les Grecs l’utilisaient. C’est ainsi que les politiques l’utilisent aujourd’hui. Or cette division simpliste ne reflète pas la réalité et ces terroristes ont bien grandi dans notre «civilisation».

Luce Engérant

Simplifier pour mieux diviser

Marine Le Pen (dirigeante du parti français d’extrême droite, le Front National, ndlr) espère le «désarmement des banlieues», et il est clair qu’elle vise particulièrement les citoyens français issus de l’immigration. Il est suffisamment évident que stigmatiser une partie de la population vivant en France ne fera que favoriser le dessein des terroristes…

Cette dernière question rappelle certains propos tenus depuis les attentats, et même avant, stigmatisant les réfugiés en provenance de régions sous l’emprise de l’EI. Des réfugiés régulièrement assimilés aux «barbares» qu’eux-mêmes fuient. S’il est naïf de croire que tous les migrants fuient les horreurs de la Syrie, il l’est encore plus de penser que leur fermer nos portes nous protégera du chaos remuant le monde entier à l’heure actuelle.

Car c’est en effet cela que promet François Hollande: «un pacte de sécurité». Et c’est pour nous faire croire en cette promesse que les politiques de gauche comme de droite ont recours à un langage si manichéen. S’il y a des «bons» et des «mauvais» migrants, des «bons» et des «mauvais musulmans», quoi de plus simple que de déclarer la guerre aux mauvais? Ce manichéisme est devenu tellement présent dans notre langage que certains musulmans en viennent eux-mêmes à se mettre dans des boîtes. Des imams parlent de «vrai Islam», comme si c’était le «mauvais Islam» que nous devrions condamner dans les attentats. Mais c’est oublier qu’avant d’être des musulmans, les terroristes sont des êtres humains; leur faute est la leur et non celle d’une religion ou d’une nationalité. Ne les jugeons pas pour ce qu’ils sont, mais bien pour ce qu’ils ont fait. 

 
Sur le même sujet:
16 novembre 2015
16 novembre 2015