La fuite en avant
5 novembre 2015
Intervention russe en Syrie: le pari de gains à long terme.

L’annonce, mercredi 28 octobre, de la participation de l’Iran aux négociations internationales pour trouver une solution politique au conflit syrien semble confirmer le retour de pays qui, comme la Russie et ses alliés, ont été plus souvent dénoncés et mis à l’écart de la communauté internationale que considérés par elle comme des partenaires légitimes et nécessaires au règlement des affaires du monde.

Dans deux articles précédents portant sur les aspects économiques de la politique étrangère russe, nous avons pris la mesure de la sévérité de la situation économique dans laquelle se trouve la Russie, puis compris que les bénéfices économiques immédiats de son intervention auprès du régime de Bachar el-Assad sont insuffisants pour compenser les coûts d’un engagement prolongé. Cela nous amène aujourd’hui, dans un dernier article sur la question, à nous demander ce que peut donc vraiment être le plan de Poutine en Syrie. Quels bénéfices économiques et politiques à long terme vise-t-il? Quelles conditions sont nécessaires à sa réussite? Quels risques comporte-t-il? Ce plan est-il crédible? Et si Poutine, en essayant de surmonter les difficultés causées par sa politique ukrainienne, faisait en Syrie un pari plus risqué encore que celui qui l’a conduit à s’emparer de la Crimée?

Le pari de bénéfices durables

Pour commencer, la politique syrienne du Kremlin se base sur un scénario économique mondial plus qu’incertain. Étant données les difficultés économiques auxquelles fait face la Russie, comme nous l’avons vu la semaine dernière, le maintien de ses dépenses militaires élevées, en dépit de la chute des rentrées fiscales, n’est tenable dans la durée que si l’économie mondiale reprend, et que les cours du pétrole et du gaz remontent.

Comme l’explique l’économiste Igor Sutyagin, du Royal United Services Institute, une augmentation des cours du pétrole est possible, du fait de l’instabilité au Moyen-Orient – instabilité que l’intervention russe pourrait justement contribuer à augmenter… Ça ne veut pas dire que Moscou cherche spécifiquement à déstabiliser la région, mais c’est une donnée qui n’est certainement pas absente des esprits de ceux qui conçoivent la politique étrangère russe. Pour faire court, si l’intervention échoue, il est possible qu’en contrepartie, la Russie bénéficie de cours du pétrole et du gaz plus élevés.

Marché de l’armement et levée des sanctions

Une autre thèse, qui n’exclue pas forcément les précédentes, est celle de la défense de la présence stratégique russe en Méditerranée. Nous parlons bien là des bénéfices économiques de l’intervention russe. Car si la base militaire russe de Tartous présente avant tout un intérêt géostratégique, indépendamment de toute dimension économique (c’est l’une des seules que possède la Russie dans les mers dites «chaudes», c’est à dire non gelées l’hiver, et la seule en Méditerranée), la présence qu’elle permet à la Russie d’avoir dans la région lui apporte également un accès facilité aux marchés du Moyen-Orient, qui absorbent une grande partie de ses exportations en équipement militaire. Par ordre d’importance: l’Algérie, la Syrie, le Soudan, la Libye et l’Iran, mais aussi les Émirats Arabes Unis, l’Égypte et la Jordanie sont de gros importateurs d’armement russe.

En parallèle, Moscou espère aussi que sa prise de position politique en Syrie lui amènera des bénéfices économiques plus importants encore, par le biais de la levée des sanctions occidentales à son encontre. Mais pour quelle raison ces sanctions pourraient-elles être levées? Rappelons d’abord que, depuis l’annexion de la Crimée, l’économie russe, qui souffre par ailleurs de nombreuses faiblesses (comme nous l’avons vu dans un article précédent), a vu sa situation s’aggraver suite aux sanctions commerciales et financières occidentales. Or, les États-Unis et l’Union Européenne doivent justement décider en décembre de reconduire ou non ces sanctions. Certains considèrent qu’il serait plutôt inconfortable pour les Occidentaux d’étendre les sanctions à l’encontre d’un État aux côtés duquel ils combattent le terrorisme en Syrie. Le Kremlin peut donc espérer une levée partielle ou complète des sanctions, maintenant qu’il mène une politique allant dans le sens des intérêts occidentaux au Moyen-Orient. D’autant plus que Poutine est tout à fait conscient de ce qui préoccupe les Européens: dans son discours devant l’Assemblée Générale des Nations Unies, le 28 septembre, il n’a pas oublié de rappeler que la Russie assure en ce moment la Présidence tournante du Conseil de Sécurité de l’ONU, et a insisté sur la nécessité «d’élaborer une stratégie globale de stabilisation politique et de rétablissement socio-économique au Proche-Orient» afin de résoudre définitivement le problème des réfugiés qui affluent en Europe, ce qui ne pourra se faire, selon Poutine, qu’en «rétablissant la structure étatique là où elle a été détruire (entendez, en Libye), et en fournissant une aide multiforme – militaire, économique et matérielle – aux pays en difficulté (entendez, à la Syrie de Bachar el-Assad)».

L’articulation entre intervention russe auprès du régime syrien et préoccupations européennes concernant les flux de réfugiés est ici posée on ne peut plus clairement. Mais cela suffira-t-il à normaliser les relations avec les Occidentaux? Rien n’est moins sûr, mais les premières réactions aux frappes russes en Syrie sont encourageantes pour Moscou: après les premiers bombardements russes, un communiqué commun des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Allemagne, de la Turquie, du Qatar et de l’Arabie Saoudite a demandé à Moscou de stopper ses frappes contre les militants de l’opposition syrienne, et de concentrer plutôt ses efforts contre l’État Islamique… De fait, cela revient à reconnaître la convenance de l’intervention russe, dans la mesure où elle permet de combattre l’État Islamique.

Les gazoducs au centre des enjeux

La thèse la plus intéressante concernant la stratégie du Kremlin derrière son aventure syrienne nous vient de Foreign Affairs. Selon cette revue américaine de relations étrangères, l’intervention russe en Syrie pourrait en fait se résumer à une question de gazoducs au Moyen-Orient. Pour comprendre cela, il faut d’abord se pencher sur le marché régional du gaz. Ces dernières années, d’après les chiffres de la CIA, les plus grands producteurs de gaz au monde sont: les États-Unis, suivis de la Russie, de l’Iran, et du Qatar. Sauf que le marché du gaz est très peu fluide: une production à un endroit du globe n’a pas forcément d’impact sur le marché dans une autre région du monde, car ce marché est déterminé par l’existence de gazoducs ou d’infrastructures de liquéfaction du gaz, qui ne sont pas présents partout. Pour l’heure, les États-Unis n’ont pas suffisamment d’infrastructures de liquéfaction pour pouvoir exporter leur gaz de schiste (grâce auquel ils sont devenus premier producteur mondial de gaz). Cela veut dire que le marché pour fournir en gaz le principal consommateur de la région, l’Union Européenne, met en concurrence les trois producteurs suivants de la liste: Russie, Iran, et Qatar.

Or, comme l’explique Foreign Affairs, le gaz qatari est peu concurrentiel en comparaison au gaz russe, et ce pour une raison simple: pour alimenter l’Europe, le gaz russe reste à l’état gazeux et est acheminé par gazoduc, tandis que le gaz qatari doit être d’abord liquéfié, puis transporté par bateau en Europe. La liquéfaction étant un processus cher, les Russes étaient jusqu’à présent assurés de pouvoir vendre leur gaz non liquéfié à un tarif concurrentiel.

C’est justement cette situation qui pourrait changer, et là réside tout l’enjeu. En 2009, le Qatar a proposé de financer la construction d’un gazoduc vers l’Europe, passant par l’Arabie Saoudite, la Jordanie, la Syrie et la Turquie – un projet coûtant des milliards de dollars, mais qui réduirait à long terme les coûts de transport de son gaz vers les marchés européens. Sous forte pression de la Russie, qui a perçu la menace que représenterait un tel gazoduc pour ses propres exportations de gaz, la Syrie de Bachar el-Assad a refusé de signer le projet. Il ne s’est donc pas concrétisé, mais peu après, l’Iran a dévoilé un autre projet de gazoduc, passant cette fois-ci par l’Iraq et la Syrie. L’Iran étant diplomatiquement plus proche de la Russie que ne l’est le Qatar, un gazoduc partant de ce pays serait pour le Kremlin un moindre mal, car un arrangement raisonnable pourrait être plus facilement mis en place, afin de se partager les bénéfices de la livraison de gaz à l’Europe. Un contrat a donc été signé pour la construction de ce gazoduc en 2011 – construction qui devait se terminer… en 2016. Or, comme on le sait, de violentes révolutions et guerres civiles ont, entre temps, secoué la région. Entre de gros intérêts financiers liés aux exportations de gaz et une intervention militaire pour empêcher qu’ils ne soient compromis, il n’y a qu’un pas, que Foreign Affairs franchit. Selon la revue, il est tout à fait crédible que la Russie ait décidé d’intervenir en Syrie principalement pour empêcher que ne vainquent des groupes soutenus par le Qatar et l’Arabie Saoudite, dont la victoire permettrait la construction d’un gazoduc depuis le Golfe Persique jusqu’à l’Europe, passant par le territoire d’une Syrie post-Assad. Vue sous cet angle, l’insistance de la Russie à cibler autant, voire plus, les groupes islamistes financés par le Qatar et l’Arabie Saoudite que l’État Islamique, pourtant cible officielle de son intervention, devient tout à fait compréhensible.

Une fuite en avant de Poutine?

Comme on le voit, le Kremlin ne manque pas de motivations économiques pour intervenir en Syrie. Mais le plan de Poutine est-il crédible? Hélas pour lui, de nombreux obstacles pourraient le faire dérayer.

Pour commencer, il y a un problème manifeste dans la différence des groupes ciblés par l’armée russe et ceux combattus par les Occidentaux: quand les intérêts stratégiques de la Russie, liés au régime syrien, lui dictent de s’attaquer d’abord aux groupes menaçant son allié Assad (ce qui peut comprendre des islamistes dits «modérés», armés par les Américains), les Occidentaux, eux, ne visent que l’État Islamique. Si Poutine n’arrive pas à convaincre les Américains et les Européens que leurs intérêts sont aussi les siens – soit en combattant plus l’État Islamique, soit en les convainquant qu’ils ont intérêt à soutenir Assad, ce qui n’est pas gagné –, la levée des sanctions paraît peu probable.

En ce qui concerne les projets de gazoducs passant par la Syrie, la faiblesse majeure du plan russe est qu’il suppose une coopération politique poussée avec l’Iran. La résolution du conflit syrien, qui est dans l’intérêt de la Russie (puisqu’elle n’a pas les moyens d’un soutien prolongé à Assad), passe forcément par un soutien russe à l’Iran, dans sa tentative de normaliser ses relations avec l’Occident. Or, si le retour de l’Iran sur la scène internationale peut bénéficier à la Russie, qui pourra par exemple lui vendre ses armes plus facilement, cela risque surtout de faire de l’Iran un grand concurrent dans les exportations de gaz et de pétrole. Le Moscow Times a déjà mis la baisse du cours du pétrole en août 2015 sur le compte des attentes mondiales d’un retour de l’Iran sur la scène internationale. Et la concurrence que ferait l’Iran à la Russie, tout allié qu’il est, ne se limiterait pas aux exportations d’hydrocarbures: premièrement, les investissements étrangers seront plus attirés par le marché iranien en pleine expansion, que par le marché russe, dont les champs pétrolifères manquent moins d’équipement que ceux de l’Iran ; deuxièmement, l’Iran lui-même se détournera de la Russie comme partenaire commercial, car il ne sera plus limité dans ses transactions aux pays ne respectant pas l’embargo décrété par les Occidentaux, comme il l’était auparavant; et enfin, s’il redevenait un acteur économique légitime et reconnu sur la scène mondiale, l’Iran pourrait être un concurrent direct de la Russie pour recevoir les investissements chinois le long de la nouvelle «Route de la Soie», ce grand projet de Pékin qui vise à investir des milliards dans l’infrastructure et le développement des zones économiques entre la Chine et l’Europe.

Conclusion

Cette série d’articles sur les aspects économiques de la politique étrangère russe nous a permis de comprendre plusieurs choses: d’abord, grâce à l’article du 20 octobre («Moscou sous haute tension»), que l’économie russe souffre de faiblesses structurelles indépendamment des sanctions occidentales, comme sa dépendance à la rente pétrolière, son haut niveau de corruption et ses problèmes de gouvernance qui font fuir les investisseurs étrangers. Nous avons vu que ces difficultés n’ont fait que s’aggraver avec les sanctions qui ont suivi l’annexion de la Crimée en mars 2014, et nous nous sommes ensuite interrogés sur le contraste manifeste entre cette économie exsangue et des dépenses militaires qui montent en flèche.

Dans l’article suivant, le 27 octobre, nous nous sommes penchés plus particulièrement sur les coûts et bénéfices à court terme de l’intervention russe en Syrie, et avons compris que les avantages immédiats de cette intervention (comme l’effet démonstratif de l’armement russe auprès de futurs acheteurs, ou bien l’accès facilité aux marchés de la région) ne justifient pas son coût, ni les risques d’enlisement qu’elle suppose.

C’est pourquoi nous nous sommes enfin penchés sur les retombés économiques à long terme que la Russie peut espérer en engageant son armée en Syrie. Nous avons vu que, pour commencer, le Kremlin table sur une amélioration de la situation économique mondiale, et éventuellement sur une remontée des cours du pétrole et du gaz, ce qui reste un scénario tout à fait incertain. En acceptant cette éventualité, la Russie pourrait tirer son épingle du jeu de trois manières différentes grâce à son intervention en Syrie. D’abord, par un accès facilité au marché de l’armement dans la région, que la présence russe en Syrie lui assure. Il s’agirait cependant plutôt d’une tentative d’éviter de perdre de futurs marchés que d’en gagner davantage. Ensuite,  l’espoir perdure qu’une coopération – militaire avec les Occidentaux contre l’État Islamique et politique pour résoudre la question des réfugiés – pourrait aboutir à une normalisation des relations avec eux et donc à la levée des sanctions contre la Russie. Enfin, la question des gazoducs. Intervenir en Syrie, pour empêcher la victoire de groupes soutenus notamment par le Qatar permettrait à la Russie d’éviter la construction d’un gazoduc entre le Golfe Persique et la Syrie qui fournirait les marchés européens à des tarifs trop compétitifs pour le gaz russe. Un projet de gazoduc alternatif impliquant l’Iran serait préférable pour la Russie qui pourrait plus facilement s’accorder avec Téhéran sur un partage du marché européen.

Mais le plan russe, qui repose déjà sur des hypothèses tout à fait incertaines, présente de surcroît de nombreuses faiblesses: Poutine arrivera-t-il à convaincre les Occidentaux qu’ils ont intérêt à travailler avec lui, et donc à lever leurs sanctions, s’il continue de bombarder indistinctement tous les groupes menaçant Assad – certains armés par les États-Unis – et non exclusivement l’État Islamique? Mais surtout, même dans le cas où cela se passerait, et que le conflit syrien se terminait enfin par un accord politique (qui ne devrait pas trop tarder, sous peine d’épuiser les faibles ressources dont dispose encore l’État russe), la nouvelle donne géopolitique mondiale bénéficierait-elle vraiment à la Russie, comme l’espère le Kremlin? Quid de la concurrence commerciale d’un Iran nécessairement de retour sur la scène internationale, et surtout dans l’économie mondiale? La Russie n’a d’autre choix que de soutenir Téhéran si une telle résolution politique du conflit syrien doit se faire, mais cela ne se retournerait-t-il pas contre elle?

En somme, Vladimir Poutine, en essayant de surmonter les difficultés causées par sa politique ukrainienne, ne fait-il pas en Syrie un pari plus risqué encore que celui qui l’a conduit à s’emparer de la Crimée? Décidément, cette intervention syrienne ressemble fortement à une fuite en avant…

 
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