Safia Nolin, révélation québécoise
27 octobre 2015 - Image par Bonsound
Trois mois après la parution de Limoilou, la chanteuse prépare sa tournée européenne.

On a d’abord parlé d’Harry Potter pendant 40 minutes. Mon fond d’écran est une référence au Hitchhicker’s Guide to the Galaxy (Guide du voyageur galactique, ndlr) écrivant en grosses lettres oranges DON’T PANIC. Safia m’interroge en voyant la citation et je la lui explique en comparant le livre de Douglas Adams à Doctor Who. Safia me dit qu’elle est plus Harry Potter que science-fiction.  Je suis excitée  et je ne peux pas m’empêcher de lui dire qu’on vient d’annoncer les acteurs pour le film Fantastic Beasts and Where to Find Them (Les animaux fantastiques, ndlr) tiré de l’univers magique de J.K. Rowling. Tout d’un coup on a beaucoup de choses urgentes à discuter avant de commencer cette histoire d’entrevue. J’ai vingt-deux questions écrites dans les notes de mon iPad mais elle a un tatouage des reliques de la mort sur le coude et c’est plus important.

Lorsqu’on arrive finalement au but de notre rencontre, Safia Nolin parle de sa musique sans excès de formalité. C’est qu’elle y est arrivée presque par hasard, sans trop s’y attendre.

Le Délit (LD): Peux-tu résumer ton parcours musical jusqu’à maintenant?

Safia Nolin (SN): Quand j’avais 15-16 ans j’ai lâché le secondaire parce que la vie ça allait pas full bien, parce que j’avais pas l’impression que la vie ça pouvait aller… en tout cas. Pour des raisons personnelles. Pis t’sais quand t’as comme 15-16 ans pis que tu te retrouves chez vous t’as du temps en criss, pis là j’fumais juste pleins de bats pis j’écoutais Fresh Prince [of Bel-Air]… pis à un moment donné j’étais comme «C’t’un petit peu long là».  Fait que j’ai demandé à mon frère de me trouver une guit’ parce que c’était toujours quelque chose que j’avais vu de loin, que j’avais vraiment envie de faire. Pis là y’est arrivé avec une guit’ toute pétée, j’ai appris à jouer sur internet. J’ai comme «googlé» «How to play guitar», pis là j’ai commencé en apprenant des covers. Pis là pendant un ou deux ans j’ai fait des covers, pis là j’ai arrêté de jouer de la guit’ pendant un an et demi.

«C’est l’fun parce que tu travailles tout le temps avec tes amis.»

Mais d’un coup j’ai eu envie d’écrire une toune parce que ça allait pas bien dans ma vie. Pis là j’ai écrit une toune, pis là j’étais comme «Fuck, c’est possible.» J’ai écrit ma première toune en février 2012 pis en avril 2012 ma mère a vu dans le journal une espèce de pub pour un concours à Granby pour la chanson, fait que elle m’a dit «Inscris-toi!». On n’avait pas beaucoup de cash pis c’était quand même 60 piasses tsais? T’envoyais trois tounes pis là si ils te prenaient t’allais en audition pis c’était un autre 60 piasses.

Finalement ils m’ont appelé pour dire que je faisais l’audition. Ils m’ont rappelé pour dire que je faisais le festival. Moi j’étais comme «What the fuck… j’ai jamais fait de show de ma vie, je comprends rien». Je suis arrivée là-bas, j’ai rencontré le band, eux-autres m’ont donné un démo en sortant de là, l’ont envoyé à quelques maisons de disques pis euh… je me suis trouvé un label. Pis là c’est ça.

LD: Qu’est-ce qui t’as donné envie de composer ta première chanson «Igloo»?

SN: Ça allait vraiment pas bien. Lâcher l’école c’est plate à la limite fait que j’avais rien à faire. Je me souviens, je revenais de la bibliothèque, on avait pas internet fait que j’étais allée genre «downloader» un film. Pis là je marchais pis la journée était juste dégueulasse. En février il fait frais mais en même temps il fait un peu chaud. L’eau avait toute fondue pis mes pieds étaient tout trempés, ça m’a fait vraiment chier. J’étais juste comme «Tant qu’à rien crisser je vais essayer d’écrire une toune tsé.»

«Ton premier album c’est comme un ramassis de toutes les tounes que t’as écrites dans ta vie»

Cette chanson, «Igloo», a remporté  à Granby en 2012 le Prix SOCAN de la chanson primée. Les paroles expriment une solitude profonde et une dépression hivernale qui frôle l’angoisse. «Les nuages s’écroulent sur ma tête / La mer avale mes pieds  / Le vent comme un sale traître.» S’amuse à me  faire plier» disent les paroles. Safia se situe un peu nulle part dans cet univers musical québécois où elle s’est nichée une belle place depuis cette victoire inattendue.

LD: Est-ce que c’est spécial d’être autodidacte dans ce domaine?

SN: [Au début] y’a tellement d’affaires que je comprenais rien. Maintenant je comprends les termes. Au début je capotais, je faisais de l’angoisse. J’avais peur de faire mes soundchecks je m’en souviens. Pour vrai, avant, tout me traumatisait pis à l’école (de la chanson), j’ai «droppé». Pis eux ils étaient full pas d’accord avec moi que ça s’apprend sur le tas. J’ai «droppé» comme deux fois, j’ai même pas mon secondaire! Double dropout (Double décrochage, ndlr), c’était ça qu’y’était censé être le nom de mon album (rires). C’est quand même drôle.

Là j’écoute Klô (Pelgag), j’écoute Philippe Brach… Mais c’est juste weird parce que c’est tellement un petit milieu que tous ces gens-là c’est mes amis, pis on dirait que je me sens pas comme complètement objective. Quand j’écoute les tounes de Klô ou Phil ou de tout ce monde-là, j’entends la voix de mes amis pis ça me touche. Avant y’avait Karkwa pis Malajube pis Marie-Pierre Arthur, je sais pas si j’aurais trippé de la même façon si je les avais connu. Comme là les Sœurs Boulay avant de les connaitre j’écoutais leur album pis y’avait des tounes que j’aimais full pis y’avait des tounes que j’aimais moins. Pis là leur nouvel album, les tounes que j’aimais moins du premier, elles me font brailler [dans le deuxième] parce que je comprends à quel point c’est vrai, c’est toutes des affaires qu’elles m’ont raconté. Je comprends à quel point c’est véritable, à quel point c’est pas faux. C’est de l’honnêteté et ça m’a fuckin touché. Je sais pas à quel point le monde il peut catcher ça, y’a pas beaucoup d’artistes ici qui sont pas honnêtes.

«Limoilou c’est comme l’album d’une adolescente tourmentée»

LD: Est-ce que ça peut être un problème que le milieu soit à ce point petit au Québec?

SN: À la limite oui. Je commence à trouver ça plate un peu parce que c’est full incestueux, tout le monde travaille avec tout le monde. J’ai trois-quatre amis qui ont le même soundman, mon guitariste joue avec moi en ce moment, mais avant il jouait avec d’autre monde. Tout le monde a le même band. Mais en même temps c’est l’fun parce que tu travailles tout le temps avec tes amis.

LD: Et c’est quoi pour toi ton premier album, Limoilou?

SN: C’est genre un ramassis de plein de choses. Ton premier album c’est comme un ramassis de toutes les tounes que t’as écrites dans ta vie. Je sais que quand tu lances un premier album ça instaure un ton pour le reste de ta carrière. Pis il faut que ton deuxième album prenne une notch (cran, ndlr) de plus. Limoilou c’est comme l’album d’une adolescente tourmentée. Je pense que c’est pas tant des problèmes d’adolescent mais le fait que je les vivais comme une adolescente. Juste comme l’angoisse généralisée de vivre là (rires). C’est comme l’album de quelqu’un qui a droppé le secondaire pis qui sait pas où il s’en va dans la vie. Je savais pas où j’allais pantoute. La musique, je suis chanceuse de l’avoir trouvée.

«La musique, je suis chanceuse de l’avoir trouvée.»

Je lui demande pourquoi un épaulard orne sa pochette d’album. C’est son animal préféré et on parle de documentaires sur les killer whales sur Netflix, de Mon ami Willy et de Titanic, encore un peu de Doctor Who, Peut-être qu’il me reste des questions dans mon iPad mais je n’y pense plus, on analyse un peu à savoir si Sirius et Lupin entretenaient une relation amoureuse…

Bonsound
 
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