Les pido perdon
10 février 2015 - Image par Cécile Amiot
Raconter au prix d’une vie.

Un matin, sortant de chez elle, María del Rosario Fuentes Rubio alias @Miut3 est chargée dans un camion par des hommes armés. Le lendemain, elle est déjà morte. Le 17 octobre 2014, c’est un tweet bien singulier qui attend les abonnés au compte de @Miut3, ou «Felina»; une photographie de son cadavre difforme, légendée: «[…] Aujourd’hui ma vie arrive à son terme, il ne me reste qu’à vous dire de ne pas faire mon erreur: il n’y rien à gagner. […] Je vous demande pardon.» Une figure blanche sans visage, une trainée de sang et des excuses.  Médecin et activiste mexicaine, María del Rosario dénonçait, sous son pseudonyme, les affaires des narcotrafiquants de sa région. Elle contribuait au site «Valor por Tamaulipas» (Courage pour Tamaulipas, ndlr), un blog d’information sur le trafic de narcotiques dans la ville de Tamaulipas, sur la côte atlantique du Mexique. Le site publiait des identifications des membres des cartels, et en nommait les crimes.

La triste réalité mexicaine, c’est une loi qu’on chuchote: on ne touche pas aux narcotiques. Les chiffres de la drogue au Mexique sont astronomiques. Selon le Rapport d’évaluation nationale de la menace liée à la drogue publié en 2010 par le département américain de la Justice, la production d’héroïne au Mexique s’élevait à 38 tonnes en 2008, soit 20 tonnes de plus que l’année précédente. L’index de perception de la corruption calculé par l’agence Transparency International reléguait, en 2014, le Mexique au rang de 103ème sur 175 pays classés selon leur score. Celui du Mexique était de 35%, très loin du 100% qui indique le plus bas niveau possible de corruption. De plus, selon un rapport de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC), le nombre total de crimes liés au trafic de drogues s’y élevait à près de 12 000 pour l’année 2012 seulement.

L’exécution de Mme Rubio a eu lieu un mois environ après la mystérieuse disparition de 43 étudiants mexicains. L’histoire de ces derniers a fait le tour du monde. Ils avaient entre 17 et 21 ans, et se destinaient à devenir enseignants. Ils figuraient parmi une centaine de leurs semblables, regroupés le 26 septembre 2014 pour manifester contre les réformes de l’enseignement du gouvernement fédéral. Une violente altercation a eu lieu avec la police locale de la ville d’Iguala, qui a fait une vingtaine de blessés, 6 morts et 43 desaparecidos. Fin janvier, le gouvernement mexicain a confirmé leur décès, orchestré par un cartel de la drogue «qui les avait pris pour des membres d’une bande rivale», a rapporté Radio-Canada. Pourtant, deux membres du cartel Guerreros Unidos, arrêtés et interrogés le lendemain de la disparition, ont avoué avoir pris part à l’enlèvement dans la cohue, puis au massacre de 17 d’entre eux, ainsi qu’à leur incinération. Tout cela a été exécuté, selon eux, sous les ordres de leur chef, lui-même commandé pour l’occasion par le chef de la sécurité publique de la ville d’Iguala. Selon le témoignage des deux hommes, ce dernier aurait simplement suggéré de faire une frayeur aux manifestants. Les meurtres résulteraient du trop grand zèle du chef du cartel. Par la suite, le maire d’Iguala et sa femme ont été arrêtés: vraisemblablement concernés, ils avaient fui la ville dès le lendemain. En outre, on a passé les menottes à 22 policiers de la ville pour leur flirt régulier, et plus si affinités, avec les narcotrafiquants.

L’affaire a l’air absurde et tirée par les cheveux. Il y a trop de partis en jeu, des aveux, des arrestations, mais deux protagonistes semblent avancer main dans la main: cartels et institutions locales. Ils éliminent ceux qui ne suivent pas, ceux qui parlent trop, ceux qui regardent. Entre deux cargaisons d’héroïne, ce sont eux qui font la loi.

 
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