Le mot à l’oeil
10 février 2015 - Image par Gwenn Duval
Petit cours d’écriture à l’usage de tous.

«Regardez donc devant vous lorsque vous marchez!» Qui peut encore ignorer, aujourd’hui, le risque de frapper involontairement un concitoyen lorsqu’on se promène le nez en l’air? Même combat pour les yeux rivés aux trottoirs, ils marquent d’un point rouge ma cible de cette semaine: la vue des mots.

La vue permet de percevoir, le mot de concevoir; à moins que ce ne soit l’inverse. Admettons que la vue est un sens, changeons-le sans trop s’en faire et obtenons-en ainsi un nouveau. En vue d’établir un rapport clair entre les mots, je vous confie mon présupposé: on ne voit pas ce qui est dans l’angle mort. Mon projet de cette semaine est de vous montrer que si l’on a un but, une visée, il faut porter son regard dans le bon sens.

Cela semble couler de source, pourtant il n’est pas rare celui qui, atteint d’un strabisme insoupçonné de l’esprit, regarde à droite lorsqu’il tourne à gauche. Nul besoin de détailler les risques d’une telle entreprise mal coordonnée sur la circulation des autos, des motos et des mots. Alors, oui, il faut être à l’écoute de ce qu’il se passe autour, balayer des yeux l’environnement, mais il faut conserver un minimum de bon sens. Autrement, la fluidité en pâtit: c’est le cas de Narcisse, se noyant dans un verre d’eau qu’il avait lui-même pris soin de remplir, au lieu d’y épancher sa soif. Triste affaire, que de larmes dilapidées, brouillant la vision des échos, coupant court à la chasse. Les flèches de Robin-des-Bois ont quelque chose de plus percutant.

Lorsque le tir suit l’œil, le mot voit clair. Projeté dans l’air, il siffle jusqu’au papier, s’infiltre entre les autres, s’étoffe de sens et finit par refléter l’idée plus que l’archer. Jusqu’ici vous marchez? Pourriez-vous lire en regardant ailleurs? Je ne crois pas. Alors d’où vient l’inconstance des propos? De ce qu’ils oublient souvent de regarder où ils vont.

Ils se heurtent, vous dis-je. Les mots qui se regardent, qui se délectent de ce qu’ils ont écrit non pas dans le but d’élaborer, de chercher, de remettre en question, de communiquer ou encore d’offrir mais dans celui de se jeter des fleurs: voyez le beau coup. Mon œil!

Les mots voient double, triple parfois, mais les mots voient. Lorsque l’on joue avec des entités qui ont de tels sens, peut-on vraiment les accorder avec une courte-vue?

Pour en revenir à mon promeneur, je lui concède deux choses: en vue de protéger sa boîte crânienne, l’intérêt est manifeste de garder un œil sur les trottoirs glissants; dans la même optique, on n’est jamais à l’abri d’une stalactite ou d’une pelletée de neige tombée d’un balcon. Ayez bon pied, réveillez-moi ces yeux qui se croisent les bras ou sortez-les de vos poches, remettez-les en face des trous et gardez-en un sur les mots, vous éviterez ainsi bien des escarmouches.

 
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