Subversivité à l’Église
24 novembre 2014 - Image par Luce Engérant
L’identité musicale de Musica Orbium et de l’Ensemble Caprice.

L’atmosphère convenue – très Conseil-des-Arts-du-Canada-esque – qui pesait sur la salle de l’Église Saint-Pierre-Apôtre samedi dernier ne faisait pas honneur au bad-boy que fut Claudio Monteverdi.

En 1600, Giovanni Maria Artusi, élève de Zarlino, théoricien musical conservateur et compositeur, consacre une section de son L’Artusi ou les imperfections de la musique moderne au Cruda Amarilli, un madrigal de Claudio Monteverdi. Dans un vif dialogue entre «Luca», personnage d’un jeune compositeur naïf, et «Vario», sage individu dont le discours masque celui d’Artusi, le théoricien s’en prend aux grossièretés et aux licences de Monteverdi qui, par exemple, ose des septièmes sans préparation ni résolution complètes… comme le ferait «un boétien».

Quelques années plus tard, l’irrévérencieux Monteverdi fait un pied-de-nez à Artusi en publiant ce même Cruda Amarilli à la tête d’un recueil de madrigaux. Il précède ses partitions d’une défense devenue célèbre dans son écriture musicale, où il établit notamment une différence entre la prima practica, soit le style traditionnel de composition contrapuntique de la Renaissance, et la seconda practica. Cette seconde approche, plus flexible, est résumée par son fameux dictum à l’encontre des conventions de l’époque: «L’oratione sia padrona dell’armonia e non serva» – ou, comme simplifierait un étudiant en musicologie, «les mots doivent être le boss de l’harmonie, et non l’inverse».

De tous temps, l’histoire de la musique est aussi l’histoire des diverses querelles entre «Anciens» et «Modernes», dialogue nécessaire qui sous-tend la création artistique comme un ostinato dont on ne saurait se défaire.

Or, en 2014, comment les Vêpres de Monteverdi, datées de plus de quatre siècles, peuvent-elles participer à ce dialogue ?

Patrick Wedd, à la tête de Musica Orbium, trace un parallèle entre les Vêpres et… Le sacre du printemps de Stravinski. «Toute ma vie, ces deux œuvres m’ont fasciné […] pour plusieurs des mêmes raisons. Ces nouvelles œuvres iconoclastes, rafraichissantes, stimulantes et même surprenantes ont surgi de ressources musicales existant depuis longtemps (modes de plain-chant psalmodique d’un côté, chants folkloriques russes de l’autre).»

À travers la lentille de ce rapprochement, la démarche de Wedd se clarifie. Celui-ci dirige Monteverdi avec une fougue qui lui fait même malencontreusement catapulter sa baguette en direction des solistes, quatre mesures avant l’entracte. Sans sombrer dans le laisser-aller, cette énergie lui est rendue par la plupart des musiciens. Si quelques entrées du chœur des femmes ont pu être un brin mollassonnes, ce n’était là que de brèves exceptions rapidement admonestées par des gestes du directeur, gestes qui semblaient confirmer son dédain du passif. Lauriers lancés au sublime premier violon Olivier Brault, à l’infatigable Jean-Willy Kunz à l’orgue (se passe-t-il un soir cet automne à Montréal sans qu’il ne donne un concert?), au touche-à-tout Jacques David sur théorbe et à l’étincelante soprano Jana Miller, récemment lauréate du prestigieux Prix d’Europe.

Ainsi, malgré une présentation qui ne déroge pas des fastidieuses ritournelles du monde classique, Wedd et ses musiciens offrent une lecture résolument fraîche, exclusivement adressée à l’ouïe. En se défaisant de tout apparat – pas de programme insolite, pas de lieu de concert original, pas de multidisciplinarité scénique, pas de light show, pas de causerie, ni même d’encore ou de remises de fleurs – la formation n’avait qu’une seule chose sur laquelle se concentrer : la musique. Sotto voce, les choix à première vue conservateurs du directeur artistique Wedd semblait proposer que l’identité du musicien se doit de rester attachée à rien d’autre que la musique. De la sorte, ils tracent une vision subversive lorsqu’on songe à ce que font nombre de formations face à la difficulté de remplir une salle de concert classique en temps austères. À une jetée de pierre de la tour de notre radio-télédiffuseur public contraint à se réinventer, à quelques coins de rue des studios de Radio NRJ, il était impossible de ne pas savourer ce joli affront au spectaculaire de la part du musical.

 
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