Le visage du CRIEM
24 novembre 2014 - Image par Luce Engérant
Entrevue avec Pascal Brissette, directeur du Centre de Recherche Interdisciplinaire en Études Montréalaises.

Créé en 2012, le Centre de Recherche Interdisciplinaire en Études Montréalaises (CRIEM) est un projet en pleine expansion. Avec 33 chercheurs venant de McGill, l’UQAM, l’UdeM, et plusieurs autres instituts de recherche, le Centre se propose de fédérer la recherche universitaire à Montréal et de servir d’interface entre le monde académique et la société civile. Le Délit s’est entretenu avec le directeur du CRIEM, Pascal Brissette, professeur au Département de langue et de littérature françaises, pour en savoir plus sur ses pratiques et ses objectifs.

        Le Délit (LD): Tout d’abord, pourquoi et comment est né un tel projet?

        Pascal Brissette (PB): Le CRIEM est né dans de drôles de circonstances. Il s’agissait de réfléchir à ce que McGill pouvait faire de plus dans les études québécoises. Le Programme d’Études sur le Québec [PEQ], qui est un programme interdisciplinaire au sein de la Faculté des Arts est relativement peu connu, et manque un peu de visibilité. Le doyen était peu satisfait des inscriptions, il s’est tourné vers nous en nous disant: «Trouvez-moi une solution. Il faut que les études québécoises trouvent une avenue novatrice, et que McGill, par ce biais-là, inscrive plus clairement sa contribution à la société québécoise et donc au local et qu’elle soit mieux perçue». Après plusieurs consultations et de nombreuses recherches avec Stephan Gervais [actuel directeur du PEQ], on s’est rendu compte que l’un des mots qui ressortait le plus dans les projets de recherche à McGill c’était «Montréal». Or cet objet d’étude n’avait pas donné lieu à un centre qui ait une capacité véritablement structurante au sein des universités québécoises. Alors l’idée nous est venue: «Pourquoi ne ferait-on pas un centre d’études sur Montréal, McGill étant très fortement ancrée dans la culture et dans l’histoire montréalaise?»

        LD: Comment fonctionne plus précisément ce groupe de recherche?

        PB: Notre centre a deux objectifs principaux. D’une part, fédérer les recherches des universités montréalaises sur Montréal, qu’on soit véritablement la porte d’entrée pour qui cherche à repérer des experts sur le sujet. D’autre part, de servir d’interface entre les universités, les recherches universitaires et la société civile. Dans cette perspective là, on peut réserver une place importante aux membres non-universitaires, aux citoyens. En ce qui concerne la gouvernance, il y a tout d’abord le comité de direction, composé d’un directeur, moi-même, et des professeurs Gillian Lane-Mercier, Daniel Weinstock, Will Straw, Sherry Olson et d’Annick Germain. On a aussi créé un comité consultatif avec d’autres professeurs, dont M. Klein et Claire Poitras. Les membres scientifiques seront quant à eux répartis en deux catégories. D’un côté, des étudiants et des chercheurs, sans différence de statut entre les uns et les autres. De l’autre, les membres partenaires, venant de la société civile.

        LD: Concrètement, le CRIEM se matérialisera sous quelle forme?

        PB: En plus de s’installer dans des nouveaux bureaux, au 3438 McTavish, on parle de la création de la première Chaire de recherche en études montréalaises, que McGill puisse embaucher un véritable expert dans le domaine qui vienne animer le Centre.

Nous travaillons en ce moment sur les actes d’un colloque tenu en février dernier sur la corruption et qui paraîtra peu avant la publication du rapport de la Commission Charbonneau. Cet ouvrage, on l’a conçu dans une perspective grand public et il paraîtra chez un éditeur non universitaire, Leméac. L’idée, c’est d’offrir un outil pour servir à la compréhension du phénomène et de permettre au citoyen de prendre un peu de distance par rapport à l’actualité, lui permettre de la comprendre dans son ensemble.

On parle également de la création d’une plateforme qui permettrait d’aller jusqu’au bout de notre 2e mandat: accompagner la réalisation de projets qui demandent une expertise universitaire, et le CRIEM offrirait ce parrainage-là. Inversement, des étudiants et des chercheurs pourraient proposer des projets et solliciter la participation de citoyens. Avec cette plateforme, l’idée serait donc de réunir des acteurs qui traditionnellement ne travaillent pas ensemble. On va aussi mettre en place un programme de financement pour les étudiants: des bourses de maîtrise, de doctorats, de post-doctorats. Enfin, on veut ouvrir nos portes à des chercheurs étrangers, spécialistes de la ville, pour qu’ils viennent travailler comme chercheurs invités.

        LD: Un projet d’une telle ampleur nécessite certainement une organisation adaptée. Comment gérez-vous l’évolution actuelle du CRIEM?

       PB: Alors on doit travailler à tous les aspects du projet parallèlement en ce moment et c’est extrêmement difficile de tout faire d’un seul coup. Aux communications, il y a du travail en interne et en externe. La question se pose: comment communique-t-on des nouvelles d’intérêt scientifique pour la ville à la communauté montréalaise? Le fil Twitter a été créé hier et le site web sur lequel on travaille arrivera dans les prochains jours.

Il y a aussi le financement, c’est un gros morceau du projet. Il faut assurer la pérennité du Centre à long terme et lui donner les moyens de son développement. On travaille très fort de ce côté-là pour trouver des donateurs. Le CRIEM n’ira pas chercher à court terme un financement de type «regroupement stratégique», ce qui fera, on le souhaite, sa capacité fédérative. Nous ne sommes pas en compétition avec d’autres regroupements stratégiques comme Villes Régions Monde [le réseau interuniversitaire d’études urbaines et spatiales], ou le CRISES [Centre de recherche sur les innovations sociales] qui en sont et qui ont des financements publics du FQRSC [Fond de recherche société et culture, du gouvernement québécois]. Parce que lorsqu’un chercheur a une affiliation comme membre dans un centre comme celui-là, il ne peut pas être membre dans un autre centre ayant aussi un financement public. L’objectif en allant chercher un financement privé, c’est de permettre à des chercheurs qui sont déjà affiliés à des centres multidisciplinaires d’adhérer au nôtre.

On rencontre actuellement beaucoup de personnes. On parle d’un financement très élevé, ce qui est nécessaire pour le plein développement du CRIEM, c’est une donation de 13 millions. Pour cela, il faut convaincre ces partenaires éventuels que le Centre n’est pas là pour maintenir la tradition de travail de l’université dans sa tour d’ivoire. On est là pour servir Montréal et on est là pour faire en sorte que le savoir universitaire soit efficacement transféré vers la société civile.

        LD: Comment faire participer d’avantage les étudiants de McGill, à majorité anglophones, dans des initiatives telles que celle-ci, dans l’optique d’une meilleure connaissance du fait montréalais et québécois?

       PB: La première chose qu’il faut dire c’est que le CRIEM organise ses discussions et accueille ses intervenants dans les deux langues [français et anglais, ndlr]. C’est un Centre que l’on veut bilingue, en vue d’affirmer pleinement l’identité montréalaise en son sein. On ne veut pas un centre mcgillois pur, dans la tradition, qui serait anglophone avec une petite ouverture vers le français. On ne veut pas non plus en faire simplement un centre francophone, dont seraient coupés par la langue des intervenants anglophones. L’intégration se fait en partie par là.

Ensuite, il y a des bureaux dans nos nouveaux locaux qui seront réservés à des chercheurs post-doctoraux. Il y a aussi une salle de séminaire où sera installée la bibliothèque du Programme d’Études sur le Québec et les étudiants seront invités à venir y travailler. Cette intégration se fera forcément par le biais d’activités savantes, comme les colloques. Les étudiants commencent à manifester beaucoup d’intérêt pour le Centre et c’est ce qu’on souhaite! On a par exemple des étudiants de certains disciplines où on n’a pas encore repéré de chercheurs, notamment de la McGill School of Environment.

En vue de stimuler la recherche des étudiants sur Montréal, on va aussi créer cette année un «prix du CRIEM pour la recherche émergente». Il récompensera la meilleure thèse produite, quelle que soit la discipline, sur Montréal. Le montant associé à cette bourse sera encore modeste mais avec les donations on espère pouvoir en créer un autre pour la maîtrise dans les années qui viennent et peut-être les multiplier. 

Je vois Montréal

Lundi 17 novembre, le CRIEM a participé à JeVoisMTL – grande journée de rencontres à la Place des Arts entre des dizaines d’acteurs présentant des projets concrets pour la Ville de Montréal. Sur le site internet de l’événement, le projet du CRIEM s’est classé 95e sur les 248 «chantiers» proposés. Selon M. Brissette, ce résultat est significatif: «on a encore l’impression que l’université évolue en vase clos, qu’elle ne répond pas aux besoins directs de la société». Pour pallier à ce disfonctionnement, les discussions en ateliers de lundi ont fait apparaître deux mesures concrètes à mettre en place pour le 375e anniversaire de Montréal, en 2017.

Un statut à reconnaître

La première mesure serait de faire reconnaître et promouvoir par la Ville de Montréal son statut de ville universitaire. «On a entre 140 et 200 000 étudiants à Montréal, rappelle M. Brissette, on représente 10% de la population mais notre voix ne porte pas beaucoup car nos universités sont en compétition objectivement les unes contre les autres. Si on travaille d’avantage en concertation et qu’on peut parler d’une seule voix, notamment avec cet interlocuteur principal qui est la ville de Montréal, que l’université devienne un des morceaux de cette identité montréalaise nous parait évident».

Fluidifier le dialogue

La seconde mesure serait de créer un poste de «commissaire aux universités» à la mairie, chargé d’aiguiller les chercheurs dans leurs travaux sur Montréal, et inversement, que chaque université se dote d’une instance capable de fournir à la ville les experts sur les questions qu’elle souhaite traiter. «Tout cela, conclut le professeur, pour que l’échange d’information soit plus rapide et efficace, en vue notamment d’accélérer la production scientifique. Car si les recherches universitaires arrivent souvent après les faits d’actualité, c’est que c’est extrêmement long pour avoir accès aux données.»

 
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