Regards (professoraux) croisés
2 novembre 2014
Yolande Cohen, Annie Ousset-Krief, Pierre-Yves Néron et Paul François témoignent

Yolande Cohen 

Yolande Cohen est Présidente de l’académie des Arts, des lettres et des sciences de la société royale du Canada.

Les rapports universitaires entre le Québec et la France ont connu plusieurs phases, et je peux dire que depuis une dizaine d’années, ils se sont complètement inversés. En effet si dans les années 1970 et 1980, des jeunes québécois (moins souvent des québécoises) allaient étudier en France en grand nombre, ce mouvement s’est largement tari pour faire place aux étudiant(e)s françaises au Québec. On en compte un nombre croissant dans toutes les universités du Québec (près de 12 000 cette année), et surtout aux HEC et à l’Université de Montréal où ils constituent un groupe compact. Cette contribution de plus d’une dizaine de milliers d’étudiant(e)s français à Montréal s’avère majeure et extrêmement enrichissante. Elle constitue à plusieurs égards une force de notre système d’éducation qui est devenu très attractif pour de nombreuses catégories d’étudiant(e)s. Toutefois, en contrepoint, il faut souligner que notre système est par ailleurs trop peu ouvert et internationalisé pour nos propres étudiant(e)s, qui malgré l’offre de bourses de mobilité internationale très intéressantes (par le MRI en particulier), n’incite pas beaucoup de nos étudiant(e)s à voyager et à entreprendre des formations ailleurs. Dans ce contexte, la renégociation des accords bilatéraux entre le Québec et la France devrait prendre en compte davantage cette nécessité d’établir des canaux mieux organisés d’échanges entre nos universités, de façon plus précise et coordonnée entre elles, pour que nos étudiant(e)s puissent davantage profiter des formations très diversifiées offertes par l’éducation supérieure française. Pour l’instant, cela s’est avéré un vœu pieux, même si tout le monde de part et d’autre est conscient de la gravité des enjeux. Un des problèmes récurrents est la centralisation du système universitaire en France et sa très grande décentralisation (et même compétitivité) au Québec.

Annie Ousset-Krief

Annie Ousset-Krief est docteur ès lettres et maître de conférences à l’Université de la Sorbonne Nouvelle. 

Outre mes fonctions de professeur à la Sorbonne Nouvelle, j’ai été chargée des échanges inter-universitaires avec le Canada pendant huit ans. À ce titre, j’ai pu apprécier l’importance des relations entre le Québec et la France, l’ouverture que les accords procuraient aux étudiants des deux pays, l’augmentation des opportunités dans une période plutôt difficile pour la France.

Il est clair cependant que les bénéfices retirés sont plutôt du côté français que québécois – moins d’étudiants québécois viennent en France car certaines années ont été très troublées, marquées par des grèves très dures (plus de cours pendant des mois, sans remplacement ni compensation). Il est clair également que le système coûte plus cher au gouvernement québécois qu’au gouvernement français.

Ceci étant, même si je comprends les contingences économiques et financières, je trouve essentiel de maintenir et développer les accords entre nos universités, qui aideront à une coopération culturelle importante pour le Québec dans le cadre d’un appui à la francophonie. 

Pierre-Yves Néron

Pierre-Yves Néron est maître de conférences en éthique économique et sociale à l’université catholique de Lille.

On parle bien souvent de la France et du Québec comme des partenaires «naturels», et les rapports sont en effet excellents. Mais je suis dans une situation particulière car je suis un Québécois en poste en France, ce qui est beaucoup plus rare que l’inverse. Cela a certains avantages, notamment au niveau pédagogique. Les étudiants découvrent une autre approche de l’enseignement, plus «nord-américaine», et en général beaucoup moins hiérarchique. Et ils semblent assez demandeurs!

Contrairement à ce qu’on entend parfois, il me semble important de ne pas surestimer l’harmonie dans les manières de penser dans les sciences humaines et sociales à propos de plusieurs questions et enjeux. Les exemples sont évidents: laïcité, multiculturalisme, les implications de l’égalité, les revendications minoritaires, etc. Pour un chercheur en éthique et philosophie politique contemporaine formé à Montréal et Toronto comme moi, il est facile de constater que les réflexes « majoritaires » surgissent beaucoup plus aisément en France… Cela peut parfois être très frustrant, même si le contexte intellectuel est en général fort stimulant.    

En ce qui concerne le développement de la recherche, il est bien sûr naturel pour moi de continuer à travailler avec mes collègues des universités québécoises. Cela dit, il y a des obstacles.  Comme il y a si peu de Québécois ici, on ne peut pas vraiment profiter des antécédents, de réseaux déjà existants.  Il est facile de constater, et cela est malheureux, que même les institutions qui pourraient favoriser la collaboration ne sont pas trop au courant de la présence de Québécois dans le réseau français de la recherche.

Paul François

Paul François est professeur-adjoint au Département de  physique à l’Université McGill.

Le Délit (LD): Quel regard portez-vous sur ce statut singulier de professeur français au Québec?

Paul François (PF): C’est un statut que j’apprécie. Le système universitaire québécois me paraît être un juste milieu entre le système des États-Unis et le système français, prenant un peu du meilleur des deux mondes, c’est-à-dire côté américain: l’organisation de la recherche, le cursus universitaire, le caractère vraiment «universel» de l’université; et côté français: le coût (relativement) modéré des études, un système de protection sociale, et le français comme langue locale!

LD: Que pensez-vous des rapports Québec-France en matière universitaire ?

PF: Dans mon domaine, ils demanderaient à être fortement développés. J’ai quelques collaborations universitaires avec la France, mais je dirais que c’est moins facile que de gérer une collaboration avec les États-Unis. Par exemple il y a assez peu de possibilités de financement de recherche en commun entre le Québec et la France, peu de bourses d’étudiants gradués spécifiquement pour de tels échanges. Un système de co-tutelle, assez commun entre universités européennes, pourrait aussi aider. Côté cursus étudiants, il y a quelques possibilités d’échanges entre universités, mais la structure très compliquée et fractionnée de l’enseignement universitaire français (entre universités, instituts, grandes écoles…) n’aide pas.

LD: Que pensez-vous de la renégociation des accords bilatéraux? 

PF: J’aimerais qu’ils soient maintenus. Je suis, de cœur et de raison, favorable à tout rapprochement entre la France et le Québec. Les étudiants québécois y ont intérêt parce qu’ils leur permettent d’avoir accès au vaste réseau universitaire en France à coût modique, et par ailleurs le Québec bénéficie très certainement de la présence de jeunes français au Québec attirés notamment par leurs perspectives d’études (et qui ne viendraient probablement plus du tout si ces accords disparaissaient!). Plus généralement, la francophonie est amenée à prendre une place plus importante dans le monde dans les décennies à venir par simple effet démographique, et il me paraît important de renforcer les synergies existantes entre les pôles francophones que sont la France en Europe et le Québec en Amérique du Nord. 

 
Sur le même sujet: