Postféminisme ou préféminisme?
21 octobre 2014
Le dernier essai de Patricia Smart sur l’écriture féminine: la figure de Nelly Arcan.

Féminisme: «Mouvement militant pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société.» (Larousse)

Être étudiante, ça veut dire énoncer son choix d’études comme un test de personnalité.   Fièrement, je réponds aux gens que je fais une spécialisation en littérature française et une mineure en Women Studies. La première fois, j’ai été surprise du malaise que j’engendrais: «Du féminisme? Ben là, on a pu besoin de ça nous autres. Les femmes dominent déjà les hommes, enyway.» Pas besoin de spécifier que oui, on a encore besoin du féminisme. Que des humains naissent avec des vagins et sont tués par les mains de leur mère. Société misogyne oblige. Que l’excision, les «crimes d’honneur» ou, moins dramatiquement, l’iniquité salariale sévissent toujours. Et j’en passe en maudit.

Le 24 septembre 2009, Nelly Arcan s’est suicidée. Dire qu’on aime lire Nelly Arcan, c’est souvent se faire répondre: «ah oui, ça parle de putes, écrit par une pute.» 

C’est ici que ça m’intéresse. La coalition entre littérature et féminisme. Elle n’a pas écrit sur la «putasserie», pour reprendre Nelly, mais sur la nécessité encore criante du féminisme. 

J’aurais pu choisir d’autres auteurs. J’ai choisi celle-là pour son succès à la fois fort et partagé. À coups de mots vindicatifs, elle a réanimé ce mot dont la signification s’est déformée. Féminisme: domination des femmes sur les hommes (aucun dictionnaire). 

Avec Putain, Folle et À ciel ouvert, Nelly Arcan raconte la femme au moyen de la fiction et, surtout, de l’autofiction. Dans toutes ses facettes, ses beautés et ses horreurs. Elle construit des univers ancrés dans notre réalité. Les personnages marchent dans nos rues, respirent le même air ensoleillé que le nôtre, croisent probablement les mêmes cyclistes. Elle raconte, à coups de mots-qui-font-mal, à quel point la pornographie, la chirurgie esthétique et l’obsession de soi sont devenues des truismes. De «tête vide» à «sale catin», j’aurai tout entendu sur cette auteure. Deux champs culturels en guerre contre elle: le champ commercial totalement épris de cette femme fragile, au décolleté assumé, aux yeux lascifs et au sourire intimidé. «Belle» objet de vente. Comme en témoigne sa poitrine enflée sur la couverture de Folle. Et de lèautre coté, le champ littéraire, qui boude la phrase forte, probablement en raison de ce succès commercial et de son choix de posture auctoriale, soit celle d’une femme objet. Or, justement, lire ses textes, c’est réfléchir sur la féminité «poupée». C’est ce que décrit avec tant d’amertume Isabelle Fortier, la femme sous Nelly Arcan. Ce nom qui désigne son corps, ses chirurgies, sa prostitution. C’est une identité douloureuse, avec ses cassures et ses fêlures, la rupture avec la Vierge Marie. C’est donner au public une vraie identité, humaine, dans toute sa complexité. C’est parler de féminisme en portant un décolleté et en parlant de sexe. C’est dénoncer la femme-objet en jouant la femme-objet. 

Si nous vivions réellement dans une ère post-féministe, alors Nelly aurait pu parler de son livre sans qu’on accuse son décolleté. On aurait jugé son texte en parlant de l’humain, d’Isabelle Fortier, non pas de la jolie chair. Pourquoi le mot «féminisme» fait-il si peur? En quoi réclamer l’égalité est-il menaçant? Sommes-nous donc en train de reculer? À lire Marie Darrieussecq, Nelly Arcan, Simone de Beauvoir, Vicky Gendreau, etc.,  oui. À voir le succès infernal d’un livre tel que Cinquante nuances de Grey, ou d’une chanson telle que Blurred Lines, dans lesquels la femme est simplement, et seulement, beauté. Dénigrer l’œuvre de Nelly Arcan, n’est-ce pas justement cracher sur ce qu’elle pointait du doigt? Nelly était le produit d’une société aussi douloureuse et tourmentée qu’elle. Mais elle a quand même gagné la bataille sur un point: elle ne niait rien. Malgré la tristesse totale que j’éprouve suite à la réaction violente face au phénomène Arcan, je suis rassurée quant à la littérature. Les corps agonisants ne font peur à personne.

 
Sur le même sujet: