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Vielfalt, pour diversité

La revue interdisciplinaire des étudiants d’études allemandes fait florès.

Romain Hainaut

« die phantastische Vielfalt des Lebens » (« la formidable diversité de la vie », traduction libre, ndlr), voilà l’exergue et le mot d’ordre que se sont donnés il y a trois ans les étudiants d’études allemandes de McGill. Il s’agit d’un syntagme de Stephan Zweig, probablement l’Autrichien le plus lu sur la planète, dont les œuvres complètes sont d’ailleurs disponibles depuis peu dans la bibliothèque Pléiade des éditions Gallimard, pour ceux qui auraient quatre-vingts dollars sous la main.

Parmi la vingtaine de publications étudiantes qui s’évertuent à faire vivre notre campus, il faut noter la singularité de Vielfalt. Fondée par Emilio Comaydel Junco et Joseph Henry, un ancien éditeur au McGill Daily, la publication s’est vite démarquée par son approche éclectique, leur ligne éditoriale différant quelque peu de celle de leurs consœurs. Vielfalt propose en effet une revue qui ne se limite pas exclusivement à la régurgitation bête et méchante de travaux ayant reçu l’auguste lettrage (entendre ici un A). On trouve d’autres choses dans cet in-folio de 58 pages, comme des textes de création ou des visuels, le tout en lien avec l’esprit général de la revue, qui est l’exploration des cultures germanophones.

Ce n’est pas pour autant de l’esbroufe, ni du n’importe quoi. La mise en page est sérieuse, et les propositions pertinentes. Les essais, écrits en allemand, en anglais et même certains en français, présentent chacun une perspective sur la culture germanophone à travers la discipline de leur choix : littérature, histoire, beaux-arts, cinéma, ou bien même fait vécu (qui n’est pas une discipline).

Pour le lancement de la quatrième édition donc, la revue du département des études allemandes de McGill a choisi le Goethe-Institut. Après avoir avalé quelques bouchées, certains contributeurs se sont essayés à la présentation de leurs travaux. On retiendra l’exposé solide de Bianca Waked sur le philosophe Wittgenstein et son approche aux limites du langage, ainsi que la lecture désopilante du texte de création d’Andrew Wells sur le rapport à la nudité des Allemands de l’Est.

Sur les douze textes de cette édition, notons aussi avec nombrilisme que deux sont écrits en français. Le premier, de Frédérique Lefort, est une analyse du regard masculin du flâneur et de ses effets sur la gent féminine dans The Suspicious Characters de Franz Hessel. Cet article, conçu à l’aune des travaux de Lacan sur la question, fait preuve d’un raisonnement ferme sur le pouvoir du regard masculin : « La société a fait des femmes des produits de consommation. L’ensemble de leurs actions peut être expliqué par une seule envie : celle d’être regardées, d’être perçues comme des objets de désir aux yeux du sexe masculin. » Le second est l’œuvre de Guillaume Benoit Martineau et s’intitule « Correspondances », en référence, on suppose, au poème de Baudelaire. Il traite de la Lettre de Lord Chandos d’Hugo von Hofmannsthal, y cherchant à juste titre des correspondances avec les travaux sur le langage de Walter Benjamin.

Que certains doutent avec ironie de la pertinence et de l’utilité des publications étudiantes (voir « Publications étudiantes », vol.20), Vielfalt répond avec un quatrième numéro à la facture impeccable et au contenu pertinent. Écrire un essai est une chose, le faire vivre dans une publication en est une autre, et pas des moindres.  À l’heure où toute publication, quelle que soit sa taille, voit remis en cause son ratio émetteur/récepteur, la stratégie abordée par l’équipe de rédaction de Vielfalt est un exemple que beaucoup devraient suivre. Après tout, n’est-ce pas là le juste credo des minorités : proposer la diversité ?

 


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