P comme Salam -Jade Moussa
1 avril 2014
Cahier Création 2014

Jade Moussa

La guerre civile du Liban, de 1975 à 1990, a causé entre 130 000 et 250 000 victimes civiles. Elle inclut non seulement le peuple divisé entre musulmans et chrétiens, mais aussi les Palestiniens des camps de réfugiés, les Syriens et les Israéliens. Des barricades placées sur les routes divisaient en quartiers musulmans et quartiers chrétiens, où les milices des deux camps égorgeaient les gens à la carte d’identité. Des francs-tireurs isolés fusillaient les civils au hasard.

Les draps amassés sur un côté de son lit, sa robe de nuit froissée dévoilant le haut d’une de ses cuisses, Salam se réveilla dans une position assez inconfortable – la tête sur un coussin mis verticalement sur le montant. Elle posa ses minces pieds nus sur le sol froid, enleva les épingles de ses cheveux, et s’en alla regarder dehors. Elle soupira. Une autre journée de guerre. Mais elle s’en fichait.

Salam s’en alla boire son café turc. D’habitude elle l’aurait pris amer, mais aujourd’hui elle décida d’y mettre du sucre, pour changer. Elle huma l’odeur du café et s’assit près de la radio. Tout en écoutant les nouvelles, elle admira une rose jaune sur la table et laissa son esprit se perdre dans le nœud tortueux de ses pétales. La trêve était annoncée. «C’est temporaire, mais au moins on pourra respirer un peu…», pensa-t-elle. Elle resta quelques minutes ainsi, pensive, les yeux rivés sur la fleur.

Elle bâilla, passa sa main dans ses cheveux de jais, puis décida de se préparer pour la journée. Elle était distraite, pensant à la joie inexplicable qui la prenait soudain. Elle allait revoir son village natal, assister à un mariage.

Elle fit sa valise, s’habilla, puis au lieu de se faire un chignon comme d’habitude, elle décida de laisser ses cheveux couler en cascade sur son dos. Elle traça ses lèvres d’un rouge qu’elle n’avait jamais utilisé auparavant, et sauta sa routinière cigarette matinale.

Salam sortit à l’air libre, elle prit l’étroite allée morne qui la menait vers ce qui avait été autrefois, l’une des plus belles rues de Beyrouth. La rue Hamra, littéralement la rue Rouge.

Cette rue, avant 1975, débordait de vie. Centre des intellectuels arabophones et francophones, lieu de rencontre des jeunes. Les dalles de pierre qui la formaient rendaient l’atmosphère de cette avenue miniature cabalistique. Des arbres qui se réchauffaient sous le soleil, des cafés où les esprits illuminés venaient discuter de philosophie ou de littérature, des clubs de danse où les chansons disco les plus en vogue étaient répétées jusqu’à l’aube, des cinémas qui chaque jour présentaient une dizaine de nouveaux films internationaux – de Hollywood jusqu’à Bollywood en passant par l’Europe et l’Afrique – et des réverbères qui fascinaient le monde chaque nuit en illuminant la rue Hamra de mille feux, empire de beauté incendiée.

Avec la guerre, avec la séparation de la capitale en secteurs Est et Ouest, Hamra a perdu sa beauté: les trottoirs balafrés par les obus, les immeubles portant les cicatrices de fusillades, l’air déserté des babillages des chaussures et des discussions interminables qu’on entendait d’habitude à chaque coin de rue, les réverbères ne s’allumant presque plus jamais.

Aujourd’hui, en cette journée de trêve, cette journée de paix éphémère, Hamra reprenait un peu de forces. Quelques têtes se risquaient dehors discrètement. Aucun signe de milices, de blindés, aucun cri, aucune larme, aucune goutte de sang. Aucune victime.

Salam marchait tout en regardant les lampadaires qui avaient perdu leurs feux, les vitrines brisées des magasins. Elle marchait lentement, enivrée par ce rare moment qui goûtait l’âge d’or de Beyrouth, son Beyrouth d’adolescente. Elle ne pensait pas à ce qu’elle laissait derrière elle, elle ne pensait qu’à ce qui l’attendait au village, cet autre monde qui l’envoûtait. Amchit.

Amchit, village qui règne au-dessus de Byblos, magnifique par sa verdure et son paysage maritime, connu pour son poisson frais et sa population joviale. Amchit, village qui d’après la légende, abrita la déesse Ashtart, équivalente phénicienne de Vénus. Mais ce village était éloigné de Beyrouth, et pour y aller il fallait passer du secteur Ouest au secteur Est, par la rue de l’hippodrome.

Salam avait hâte d’y arriver, de retrouver l’odeur du jasmin que dégageait sa grand-mère, le parfum du persil fraîchement coupé pour préparer le taboulé, les graves voix moroses des commerçants de fruits qui braillaient à l’haut-parleur «Au couteau les pastèques!»

Elle avait hâte de retrouver les petites boulangeries, pour regarder les femmes malaxer la pâte pendant qu’un adolescent nourrirait le feu et sortirait de la grosse bouche du four les délicieuses manakiches au thym et au fromage. Elle admirait la ferveur avec laquelle elles travaillaient, l’amour qu’elles offraient. Elle se rappela les jours d’avant-guerre quand, revenant les vendredis soir à Amchit, elle s’en allait tout de suite se réchauffer dans la chaleur de ces kiosques.

Concorde, rue connexe à Hamra. Concorde et son magnifique hôtel Bristol. Concorde et son succulent restaurant l’Eldorado. Concorde et ses embouteillages. Concorde poussiéreuse. Concorde morte, disparue.

Les belles journées d’été qu’elle passait sous les tilleuls de cette avenue, sirotant son jus, trouvant un certain plaisir à écouter les insultes des chauffards et les cris des enfants qui réclamaient, affamés, des fallafels. Les belles journées d’hiver où, enroulée dans un manteau, elle venait humer l’odeur du café des marchands ambulants.

Salam comptait les minutes, les secondes, ne cachant pas son excitation. Si elle avait pu, elle aurait couru pieds nus jusqu’à Amchit. Elle voulait gambader, comme une gamine, dans les plaines vertes, cueillir des coquelicots et des boutons d’or pour sa mère. Elle voulait porter cette robe blanche en dentelle qui reposait entre les sacs de lavande dans l’ancienne armoire, marcher un sourire béat sur ses lèvres roses.

Puis ce fut Verdun, autrefois la rue du luxe, la rue classe, la rue des gens riches, qui devint la rue des gens pauvres, rongée par les cris de souffrance. Elle continua son trajet, ne prêtant pas attention à la destruction qui l’entourait, indifférente aux misères, inattentive aux blessures sanglantes de la ville. Les bâtiments étaient délabrés, l’asphalte portait sa robe tachée de sang. Elle marchait, le regard lointain, fixé sur l’horizon, imaginant les prochaines heures, le mariage auquel elle était invitée. Elle se voyait assise, troisième rangée du côté de la mariée, fascinée par l’espoir de ces gens qui fêtent leur amour sous les bombardements. Le petit dîner qui suivrait, et les discussions en pleine nuit.

Elle gloussa comme une folle quand elle se souvint des «fausses» bourgeoises dont elle écoutait les moindres petits détails quand elle passait régulièrement sous la pénombre de leur véranda. Ces grosses dames, peinturées de maquillage, se réunissaient chaque matin autour d’un café pour discuter du voyage de Joséphine à Berlin «où j’ai admiré la tour Eiffel», ou bien du sac Choco Channelle «dernier cri, dernier cri!» que Madeleine a acheté, même aussi de la soirée que Georgette a passé à l’hôtel Sursok en compagnie d’Asmahane, chanteuse très populaire. «Nous sommes amies maintenant, elle m’a appelée hier pour la rejoindre à une fête au Bristol. Tu sais, je suis aussi célèbre qu’elle», affirmait-elle; et elles se chamaillaient comme des poules en plein public à cause d’une rumeur racontant que les diamants de Dolly sont aussi faux que son amour pour son mari.

Plongée dans ses pensées, Salam n’avait pas remarqué qu’elle y était presque. Juste devant elle se trouvait le fameux musée national. Celui qui portait tous les secrets des phéniciens, toute leur culture, toute leur histoire; mais telle toute autre rue de Beyrouth, le musée avait subi le pire traitement: violé, vandalisé, volé, dénudé de toute sa beauté. Un titan déchu. Des années de recherche, des trésors, des œuvres d’art, le tout disparu en moins d’une nuit. Tout avait été détruit, transformé en ruines totales.

Encore quelques minutes, elle arriverait à la barricade, appelant un taxi pour l’emmener loin, loin de la capitale et ses bombardements incessants, loin des quartiers morts, loin de toute cette peine. Elle avait hâte de s’asseoir sur la balançoire que son père lui avait accrochée sur le châtaigner devant leur maison. Elle avait hâte de se recroqueviller dans son lit, et écouter la respiration de ses parents endormis dans la chambre d’à côté, la symphonie des criquets, le froissement des feuilles jaunes. Elle avait hâte.

Enfin! L’hippodrome. Elle adorait ce stade-là, le hennissement des chevaux, les gens qui hurlaient, les gamins des rues qui vendaient des cajous et des gommes au mastic syrien. Son père lui racontait toujours comment il rentrait sans payer, se faufilant à travers la longue ligne.

En passant le long de l’hippodrome, elle se rappela les jours où ses quatre amies et elle s’en allaient s’asseoir sur un banc au centre-ville, Place des martyrs, et faisaient les petites adolescentes de seize ans. Le tramway qui sifflait, les bicyclettes, les Mercédès. Puis elles allaient acheter cette crème glacée digne des dieux sur la rue de Bliss, pour se promener après dans le parc de l’université américaine. Elle croyait ces jours perdus à jamais, mais cette journée-là redonnait espoir, redonnait vie aux souvenirs.

Les quelques nuages se dissipèrent, et un timide ciel bleu apparut. L’hippodrome était juste à côté, et la barricade en face. Il y avait des gens qui erraient dans les parages. Elle allait passer la limite, ensuite prendre un taxi jusqu’au village et retrouver les anciennes soirées familiales.

Elle respirait lentement, longeant le mur de pierre, laissant ses doigts glisser dessus. Elle adorait ce silence, le silence du monde qui soupire, qui lâche son stress en une bouffée de vent. Elle avait une mince couche de sueur sur le front, elle massa son cou et ferma les yeux pour savourer la main froide de la brise d’automne. Un mince sourire sur ses lèvres, un regard discret. Elle rentrait chez elle.

Elle s’arrêta devant le lierre géant qui grimpait sur le seul pin de la rue. Dix mètres de plus et elle serait dans l’autre secteur. Elle serait encore plus proche de son village. Rien que dix mètres.

Un coup sec, comme le destin qui frappe à la porte.

Un goût de sang dans sa bouche, une douleur dans son torse. Respiration saccadée. Frémissements. Elle sombra dans un lac de sang, sourde aux cris des autres victimes qui l’entouraient.

Salam continua sa route. Elle commanda un taxi pour l’emmener au nord. Elle avait hâte. Le magnifique coucher de soleil, les hirondelles qui voltigeaient, et l’odeur salée de la mer. Le potager de sa mère, la cabane à pêche de son père, et sa chambre blanche. La place du village et les quelques bougies qu’on allumerait durant la célébration. L’église et sa cloche. Les rires, la joie. Un monde différent, envahi par le bonheur. La nuit étoilée. L’allégresse.

Ses yeux étaient grand ouverts, un sourire fendait son visage. Cadavre paisible.

Salam rêvait à la paix.

Salam voulait dire Paix.

 
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