Citoyens du Monde
1 avril 2014 - Image par Louis Baudoin-Laarman
Grenade reçoit toujours plus d’étudiants internationaux.

Chaque année, des milliers d’étudiants de toute l’Europe et presque autant du reste du monde convergent vers le sud de l’Espagne, vers l’une des destinations les plus prisées dans le monde pour les échanges universitaires: Grenade. L’ancienne capitale du dernier royaume musulman d’Espagne, véritable carrefour des civilisations arabe et européenne, a vu sa population déjà fortement cosmopolite enrichie d’un multiculturalisme d’un nouveau genre. Celui-ci est  fortement relié aux étudiants internationaux du monde entier, en particulier grâce à ceux faisant partie du programme d’échanges universitaires de l’Union Européenne, «Erasmus».

À Grenade, Espagnols, Marocains, Allemands et beaucoup d’autres se côtoient quotidiennement dans les salles de classe et dans une panacée de langues qui en font une expérience culturelle unique tant pour les locaux que pour les internationaux. Outre l’impact de cette concentration de nations sur le paysage social et urbain de la ville, l’arrivée en masse des étudiants européens depuis les débuts du programme Erasmus a fait de Grenade un laboratoire idéal de l’identité européenne.

 

Les nombreux attraits de la ville

Ce n’est pas un hasard si l’Université de Grenade est celle qui compte le plus «d’étudiants Erasmus» en Europe, devant celles des grandes capitales comme Paris ou Madrid. Si cette petite ville andalouse au poids démographique relativement faible en Espagne attire autant les étudiants d’Europe et d’ailleurs, cela est dû tant à tous ses atouts en tant que ville qu’aux politiques d’internationalisation de l’administration de l’Université de Grenade. En effet lorsque les programmes d’échanges universitaires ont commencé à devenir populaires dans les années 1980, l’Université de Grenade, au travers d’accords bilatéraux avec d’autres universités, s’est forgé une réputation dans le secteur des échanges universitaires, attirant ainsi les premiers ambassadeurs du savoir. Selon Javier Hernandez Andrés, directeur du secrétariat d’internationalisation de l’Université de Grenade: «l’Université de Grenade fût une pionnière entre les universités espagnoles dans les années 1980 en participant aux programmes de mobilité européens.»

Les étudiants en échange cherchent avant tout à faire l’expérience d’un nouveau style de vie au sein d’une institution académique dont le fonctionnement diffère de celle d’où ils viennent. Pour Valentin, un étudiant d’Allemagne en science politiques, étudier à l’étranger lui «montre à quel point les systèmes d’éducation sont différents d’un pays à un autre.» Les cours offerts en faculté de sciences politiques à Grenade portent un intérêt beaucoup plus poussé vers les systèmes et théories politiques du monde arabe que ceux qu’on pourrait voir à McGill, qui rentrent moins dans les détails de ces formes de pensée.

«Ces étudiants internationaux ont changé  l’UGR [Université de Grenade] d’une  manière radicale, jusque dans nos classes, en les convertissant en lieux multilingues, multinationaux, multiculturels, et d’échange fertiles pour toutes la communauté universitaire, y compris pour ceux qui ne peuvent pas se déplacer dans un autre pays.»

Pour la grande majorité des étudiants étrangers, l’idée commune reste le désir d’apprendre l’espagnol. Le centre des langues modernes de l’Université de Grenade est là où se côtoient tous les étudiants étrangers pour apprendre la langue de Cervantès, et nombreux sont ceux qui arrivent sans en connaître un mot, prêts à assimiler, non sans difficulté, l’espagnol d’Andalousie, réputé pour son accent difficile, même pour les Madrilènes. Chaque année, près de 10 000 étudiants étrangers y apprennent l’espagnol, en particulier les Nord Américains, dont les universités prévoient souvent un programme spécial pour l’apprentissage de la langue, plus strict que pour les étudiants Erasmus.

Pour ceux qui hésitent à prendre le chemin académique de l’apprentissage de la langue, il y a à Grenade l’option des tandems de langue, où deux étudiants natifs de deux langues différentes se parlent et se corrigent dans la langue de l’autre. Ce procédé devenu très populaire est rendu possible par la multitude de langues qui se croisent à Grenade, les plus populaires étant généralement l’espagnol, l’anglais, le français et l’allemand. Pour les Espagnols prenant part à ces échanges linguistiques, où même pour ceux qui se contentent d’aller en cours avec les espagnols, il se passe ce que M. Hernandez Andrés appelle «l’internationalisation à la maison», c’est-à-dire que même les étudiants locaux profitent de l’environnement international auquel contribuent les étudiants en échange. M. Hernandez affirme que  «ces étudiants internationaux ont changé  l’UGR [Université de Grenade] d’une  manière radicale, jusque dans nos classes, en les convertissant en lieux multilingues, multinationaux, multiculturels, et d’échange fertiles pour toutes la communauté universitaire, y compris pour ceux qui ne peuvent pas se déplacer dans un autre pays.»

En effet, l’impact des étudiants étrangers, non seulement sur l’Université mais également sur la ville toute entière, est considérable. Par exemple, quand on sait qu’environ un quart de la population de Grenade est affiliée directement ou indirectement à l’université, on peut comprendre que la ville tout entière prenne des allures de campus, et que la moyenne soit relativement jeune. À ceci s’ajoute le fait que la taille de Grenade, relativement petite (237 818 habitants intramuros selon le dernier recensement), permet une concentration plus poussée d’étudiants, en particulier internationaux, et il n’est pas rare lorsque l’on sort dans la rue, d’entendre différentes langues. Pour Valentin, Grenade: «c’est bien surtout à cause de la taille de la ville proportionnellement au nombre d’étudiants et surtout d’étudiants Erasmus: tu ne peux aller nulle part sans tomber sur l’un d’eux.» Les jeunes ont ainsi vraiment contribué à l’essor de la ville, puisque les 70 000 étudiants doivent se loger, d’où l’agrandissement du parc immobilier, mais aussi se divertir. Les étudiants étrangers, en particulier, représentent une manne pour tous les restaurateurs et propriétaires de discothèques de la ville, qui grâce à la demande ont beaucoup à offrir en ces derniers domaines.

 

Un carrefour culturel

La culture de Grenade et ses habitants, même sans la contribution des étudiants, sont bien assez pour attirer les étrangers. Pour Levin, étudiant allemand en médecine, c’était le mélange des cultures de la ville andalouse qui l’a décidé: «j’ai entendu parler de la diversité des cultures ici, arabe et européenne.» À deux pas du Nord de l’Afrique, Grenade est aussi l’une des seules villes hispanophones au monde où l’on peut apprendre l’arabe, l’Université elle-même proposant deux programmes d’apprentissage dans deux facultés différentes.

Outre cette ouverture linguistique, L’Alhambra, sa forteresse l’Alcazaba ou encore le quartier de l’Albaicin sont aussi quelques-uns des lieux dont les noms rappellent le passé riche de la ville, à l’époque ou les califes régnaient sur l’Espagne, royaume arabe connu alors sous le nom d’Al-Andalus. À ceux-ci se mêlent la cathédrale de Grenade ou la place Isabelle la catholique, qui eux rappellent la Reconquista, durant laquelle les rois catholiques reprirent l’Espagne, se terminant à Grenade lorsque le dernier roi Nasride, Boabdil, rendit la ville à Isabelle de Castille, amorçant ainsi une nouvelle ère pour Grenade. Toute cette richesse explique l’attrait de la ville pour le flot d’étudiants étrangers, qui apportent aujourd’hui leur propre pierre à l’édifice, faisant de la cité andalouse une mosaïque de langues et de culture. Selon Valentin, cette concentration ne peut qu’être positive, tant pour les étudiants en échange que pour les locaux, puisqu’elle force à la connaissance de l’autre: «Cette expérience nous rend beaucoup plus ouverts en tant qu’individus, nous force à interagir avec d’autres gens, à les approcher; c’est la première fois que je vois un tel mélange de nationalités européennes.»

 

Bien entendu, échange oblige, les étudiants venant à Grenade recherchent avant tout un dépaysement, de préférence dans un lieu où le style de vie est plus agréable que chez soi. Un climat clément, les montagnes de la Sierra Nevada du haut desquelles on aperçoit, les jours de beau temps, les montagnes du Rif au Maroc de l’autre côté de la Méditerranée, ainsi que la plage, tous à proximité, sont autant d’avantages que la région a à offrir. Pour l’étudiant en échange, l’Andalousie entière est un terrain de jeux, et à lui de l’explorer autant que possible au cours d’une année en covoiturage, en bus ou en compagnie d’avion à bas coût, signatures de marques de la nouvelle génération de voyageurs du Vieux Continent. Ainsi, partir en échange dans une ville, c’est aussi découvrir tout le pays dans lequel elle se trouve, souvent plus que les locaux eux-mêmes, et pour les plus entreprenants, c’est aussi découvrir un peu des pays voisins.

Pour Garance, étudiante en économie, qui vient de France, partir en échange c’est aussi «profiter des opportunités que l’Europe nous donne pour étudier ailleurs à moindre coût.» En effet, en plus des bourses offertes aux étudiants Erasmus, qui représentent la grande majorité du budget de 550 millions d’euros qu’a alloué l’Union Européenne au programme Erasmus l’année dernière, le coût de la vie en Andalousie et particulièrement à Grenade est très bas comparé au reste de l’Europe, ce qui permet aux étudiants étrangers, dans la majorité des cas, de pouvoir mener un train de vie libre de privations lors de leur année d’échange. La tradition à Grenade veut que les «tapas» viennent gratuitement avec la consommation, augrand bonheur des étudiants, qui attirés par cette offre avantageuse, adoptent volontiers le style de vie local tout en se mêlant à la population.

«Nous remarquons, d’après les remarques que nous recevons des étudiants, que partir à l’étranger les a rendus plus employables en augmentant leur confiance en eux et leur adaptabilité.»

Les étudiants nord-américains eux, ne disposent pas des avantages financiers des étudiants Erasmus, mais compensent ce léger désavantage en payant les frais de scolarités locaux, dont l’écart négatif avec ceux de leurs universités d’origine est tel qu’il excède toutes les bourses que reçoivent leurs camarades européens.

 

Des bénéfices mutuels 

Outre les avantages immédiats qu’il y a à étudier dans un environnement tel que le sud de l’Espagne, les programmes d’échanges apportent sur le long terme beaucoup à ceux qui y prennent part comme aux institutions qui les reçoivent, et même aux locaux exposés aux nouveaux arrivants. Tout d’abord, les étudiants partis à l’étranger gagnent sur le plan personnel une incroyable ouverture d’esprit, ainsi que la maitrise d’une nouvelle langue, ce qui représente un grand avantage sur le marché du travail et pour leurs futures relations personnelles. Selon Denis Abott, porte-parole pour l’Éducation, la Culture et le Multilinguisme à la Commission Européenne: «nous remarquons, d’après les remarques que nous recevons des étudiants, que partir à l’étranger les a rendus plus employables en augmentant leur confiance en eux et leur adaptabilité.»

Les universités de l’Europe tout entière bénéficient du programme Erasmus, poursuit M. Abott, car les va-et-vient d’étudiants d’un bout à l’autre du continent permettent de tisser plus de liens entre les universités faisant partie du programme, et donc d’accroître la coopération, ce qui implique une modernisation des institutions académiques. Cette coopération permet plus de comparabilité au sein du système éducatif européen, ce qui encourage une augmentation des standards. Pour M. Abott, le programme Erasmus: «n’est pas juste autour des individus, c’est aussi pour les universités, qui bénéficient de ce système.» Cela s’applique bien sur aussi aux universités hors d’Europe qui ne font pas partie du programme Erasmus, car les liens entre universités se créent dès que les étudiants décident de partir en échange, Erasmus ou pas. À Grenade par exemple, le centre des langues modernes a permis à l’université de développer des accords avec de nombreuses universités, en particulier américaines, ce qui encourage plus de comparaison, donc d’amélioration dans le domaine de l’excellence académique.

 

Quant aux étudiants locaux, l’exposition à tant de nationalités différentes chaque année leur permet inévitablement de développer non seulement une certaine envie de partir eux-mêmes en échange mais aussi une bonne connaissance des divers pays dans lesquels ils pourraient partir. Le nombre important d’Allemands est particulièrement bienvenu chez les jeunes locaux, car il leur permet de s’informer sur le style de vie de ce pays et d’apprendre les rudiments de la langue s’ils choisissaient de partir travailler ou étudier en Allemagne, une option privilégiée par de nombreux Espagnols depuis le début de la crise. Pour M. Hernandez Andrés, «le nombre d’étudiants internationaux que nous accueillons chaque année dote notre université d’un environnement qui permet à nos étudiants d’acquérir des compétences internationales.»

 

Erasmus, moteur de l’identité Européenne?

Grenade est l’exemple parfait de l’accomplissement du premier objectif d’Erasmus: rapprocher les jeunes européens et qu’ils partagent des expériences ensemble afin créer une nouvelle génération sous l’égide de l’Union Européenne. En étudiant ensemble, les étudiants de partout se rendent compte qu’ils partagent déjà beaucoup avec ceux qu’ils rencontrent. Les liens entre les pays européens aujourd’hui ne sont plus uniquement diplomatiques, économiques où politiques, ils sont aussi personnels, entre les millions de personnes ayant déjà bénéficié du programme depuis sa création. En effet, le programme le plus populaire et le plus subventionné de l’Union Européenne a déjà bénéficié à plus de trois millions d’étudiants. Mais il ne s’arrête pas là, car la création du nouveau programme «Erasmus+» permettra aussi aux professeurs et aux apprentis de vivre ailleurs en Europe. L’extension du programme permettra non seulement une forte augmentation de ses bénéficiaires mais également une certaine démocratisation d’Erasmus, qui permettra plus de mobilité à plus de jeunes européens, et pas seulement ceux inscrits dans des institutions universitaires. On peut également espérer que l’extension d’Erasmus encouragera plus de jeunes de pays moins visibles sur la scène européenne à y participer. À l’heure actuelle les pays qui reçoivent et envoient le plus d’étudiants sont l’Espagne, l’Allemagne et la France, et la popularisation du programme jusqu’aux membres les plus récents de l’Union Européenne comme la Croatie ou la Bulgarie, signifierait un véritable succès du programme.

Les étudiants internationaux repartent donc avec plus de compétences linguistiques, une meilleure confiance en eux, une plus grande ouverture d’esprit, des relations spéciales partout dans le monde, et des souvenirs accumulés le temps d’une année.

Selon les chiffres de la Commission Européenne, 33% des anciens étudiants en échange partagent maintenant leur vie avec un conjoint d’une autre nationalité que la leur. Cela donne éventuellement lieu à ce que l’on appelle les «bébés Erasmus», donnant à l’objectif de rapprochement des nations du programme un aspect littéral autant que symbolique. Cela prouve sur le long terme les effets positifs des systèmes d’échanges universitaires. Les étudiants internationaux repartent donc avec plus de compétences linguistiques, une meilleure confiance en eux, une plus grande ouverture d’esprit, des relations spéciales partout dans le monde, et des souvenirs accumulés le temps d’une année. Cependant, ces deux derniers sont aussi la cause d’un effet secondaire non prévu que les étudiants repartis trouvent dans leurs valises une fois chez eux: une nostalgie de l’année à l’étranger et l’envie de partir à nouveau.

 
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